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Une
vie en mille morceaux
Placé
sous la double autorité du fameux Je me souviens
de Perec et du (pas assez fameux) Mes inscriptions de Scutenaire,
frappé par son titre du sceau d’une (vraie ?) modestie
peu justifiée (l’auteur a sans doute raison de se dire
« ce n’est sûrement pas avec un bouquin comme
ça que je vais décrocher le Goncourt »,
mais ses pensées auraient-elles leur place «sur
du papier hygiénique», sous prétexte «
qu’on ne peut jamais dire exactement ce qu’on pense
» ?), ce livre réussit à proposer mille réponses
à une seule question : « A quoi tu penses ?»
(à deux variations minimales près, au début
et à la fin). Il obéit ainsi à une première
contrainte, celle de la question unique ; à la réflexion,
il y en a d’autres : la brièveté des réponses
(une, deux, trois lignes, rarement plus) ; la dispersion thématique
(même si quelques-unes ont l’air de bien s’entendre
entre elles, comme celles qui mettent en abyme le motif central
de la pensée, à distinguer d’ailleurs de la
songerie, car « c’est dans les mauvais livres que
l’on écrit "A quoi tu songes ?" »)
; l’autobiographie, faisant la part belle au « je »,
un « je » miroir dans lequel le lecteur peut se contempler
sans vergogne, comme c’est le cas pour toute véritable
autobiographie littéraire.
Se dessine,
en filigrane ou en clair, l’histoire d’une vie en deux
dimensions, extérieure et intérieure, avec les amours,
les amitiés, les inimitiés, la tendresse paternelle,
l’angoisse du temps qui file vers la mort, les questions que
se pose un écrivain sur son écriture, mais aussi sur
l’art, la religion, la politique, la philosophie… Livre
on ne peut plus humain, donc, où les sentiments ont leur
place, sans exclure l’humour et le jeu verbal. Hervé
Le Tellier, éminent membre de l’Oulipo, n’hésite
pas à invoquer implicitement ou explicitement les mânes
de Queneau ou de Perec, et à leur suite à creuser
profond dans l’âme humaine en se maintenant dans un
cadre strict.
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Les
amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable
fait partie de ces livres que le critique voudrait laisser
parler. Alors, sans dévoiler ses charmes secrets,
laissons-en deviner quelques contours en citant un cent
vingt-cinquième (à peine) de l’ensemble
:
« Je pense que lorsque je suis modeste au cours
d’une conversation, j’ai peur que l’on
ne s’en rende pas compte ».
« Je pense que je suis triste et je ne sais pas pourquoi
».
« Je pense que pour arriver à concilier l’amour
et l’humour, il faut un peu d’amour et beaucoup
d’humour ».
« Je pense que ce n’est pas en lisant qu’on
devient liseron ».
«
Je pense qu’à trente ans, j’ai vraiment
compris la mort, mais que je ne l’ai toujours pas
admise ».
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«
Je pense qu’il y a quelque chose d’inexplicable dans
le fascisme, tout comme dans la connerie d’ailleurs ».
« Je pense que le malheur est la preuve négative du
bonheur ».
« Je pense que j’aimerais bien partir en week-end avec
Mme Bovary ».
Les quatre premiers
titres de la nouvelle collection « Millésimes »
du Castor Astral sont des rééditions d’Emmanuel
Bove, de René Guy Cadou, de Francis
Dannemark et d’Hervé Le Tellier. Excellentes remises
en mémoire, parmi lesquelles le choix des mille pensées
d’un «amnésique» s’imposait.
Jean-Pierre
Longre
(décembre 2005)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine à
l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade,
s’intéresse à la comparaison des arts (littérature,
musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau
en scènes, Presses Universitaires de Limoges,
2005.

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Le-Castor-Astral-.html
voir
aussi :
Les
opossums célèbres -
avec Xavier Gorce - Le Castor Astral, Les mythographes,
2007
Le voleur de nostalgie Le Castor
Astral, 2005
La Bibliothèque Oulipienne volume
6, Le Castor Astral, 2003
http://www.francisdannemark.be
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