Partial Eclipse
(Bloomsbury, 2003)
à paraître en français

 

 

 

Souvenirs imaginaires en liberté

Une jeune femme se raconte et laisse le champ libre à son imagination ; emprisonnée pour un crime dont on ne sait rien, elle est en cellule d'isolement pour quelques jours et la monotonie de l'enfermement réveille en elle des souvenirs brûlants : sa grand-mère qui l'a élevée, son grand-père naturiste et surtout, un soir de Noël passé dans une sinistre pension de famille : elle a vingt ans et rencontre Tom, un homme marié qui a trente ans de plus qu'elle mais qui succombe allègrement à la jeunesse de Jenny. De fil en aiguille, leur passion éclate, se nourrit d'elle-même puis se délite, inexorablement, tandis que Jenny décide de tout quitter pour lui.

Afin d'échapper à la souffrance qu'engendrent ces réminiscences et à la folie qui semble par instants la gagner, Jenny la prisonnière s'évade différemment, réinventant l'histoire de son ancêtre Peggy : une autre jeune femme d'un autre temps, qui aurait été déportée vers l'Australie (une "chance" accordée à certains condamnés à mort) pour avoir volé un paon : Jenny n'en sait pas plus mais se satisfait de ce matériau pour se lancer, avec frénésie, dans un récit imaginaire douloureux.
Ainsi, sans autre indication qu'un saut de ligne, l'on passe d'une histoire à l'autre, de Peggy à Jenny, d'une morne cellule aseptisée à un navire insalubre, des chambres d'hôtels lugubres où Tom et jenny se rencontraient au vaste océan. Les réalités - peut-être les rêveries remémorées et imaginées - se superposent et s'entrechoquent, suivent leur cours vers un dénouement peu surprenant, tout en demeurant en dehors de la "vraie" vie - que Jenny n'a jamais su vivre.

La narratrice n'attend aucune rédemption et ces journées passées dans l'isolement le plus total n'auront pas l'effet escompté (elle ne se repent pas de ses actes - pas plus que Peggy) mais lui permettent de prendre un nouveau départ. A travers ce personnage ambivalent - qui se dit profondément mauvais mais dont la grande naïveté est parfois touchante - Lesley Glaister explore avec talent le thème du souvenir, transformé ou recréé (mais nécessairement perverti par la conscience), le rapprochant sans cesse des pouvoirs de l'imagination et de l'idée de créativité naissante ; dans le même temps, l'auteure examine sans merci la violence des passions humaines : la fascination (celle de Jenny pour Tom et, en parallèle, celle de Peggy pour le paon et pour son fils), la frustration de l'enfermement, qui ne se résume pas nécessairement à l'emprisonnement physique du corps dans un lieu clos : ce dernier peut être contrecarré - car l'esprit reste libre - et paradoxalement, la vraie liberté n'est pas toujours là où l'on croit qu'elle se trouve, elle peut n'être que partielle - comme l'éclipse du titre - et s'échappe quand on croit la posséder : en témoignent les destins croisés de Jenny et de Peggy, toutes deux prisonnières de leurs désirs.
Ce beau roman, aussi étouffant que The private parts of women, mêle avec talent réalisme social et pérégrinations intimes, sans se départir d'un ton brutal et d'un cynisme très noir : sa parution en paperback permettra d'attendre patiemment le prochain roman de Lesley Glaister, Ladder trick, prévu pour mars 2004.

Blandine Longre
(novembre 2003)

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