Les Perdants Magnifiques
Traduit de l’anglais par Michel Doury

Christian Bourgois Éditeur, 2002


J'aurais voulu vivre dans le folk song comme Joe Hill, pleurer pour les innocents que ma bombe aurait mutilés, remercier le vieux paysan qui nous aurait nourris pendant notre fuite. J'aurais voulu avoir une manche vide retenue par une épingle double, et voir les gens sourire tandis que je saluais de la mauvaise main. […] J'aurais voulu avoir ma tête portée à Pékin, avec un poème écrit sur mon épaule. […] J'aurais voulu trafiquer dans l'immobilier, représentant d'un milliardaire anonyme et sans âge. J'aurais voulu bien écrire sur les Juifs. J'aurais voulu être fusillé dans les rangs des Basques pour avoir apporté l'Eucharistie contre Franco sur le champ de bataille.
(Leonard Cohen)

Paru en 1966 et ré-édité par les éditions Christian Bourgeois, Les Perdants Magnifiques, second roman de Leonard Cohen, emprunte les traces cocaïnées de William Burroughs sans pour autant perdre de cette veine toute " judaïque " propre à l'auteur / song-writer montréalais. Inspiré par une ironie noire et par un lyrisme absurde, Léonard Cohen édifie le récit abracadabrant d'un historien plongé dans la question des Indiens d'Amérique, Iroquois comme Algonquins, et tout particulièrement préoccupé par l'histoire de Catherine Tekakwitha, vierge iroquoise, comme il est partagé entre sa défunte épouse Edith, maîtresse de son meilleur ami F. responsable de nombreux miracles. Brouillant sans cesse les pistes en alternant commentaires sur ses recherches et sa vie, bisexuel libéré avec qui il couche de temps à autres, le héros se lance dans d'impressionnantes séries de considérations et fulgurances où tout esprit rationnel est exclu.

Les Marins Sont-Ils Naturellement Religieux ? Puis-Je Serrer Entre Mes Jambes Une Cuisse Au Duvet Doré ? Puis-Je Sentir Circuler Le Sang Et Entendre Le Saint Tictac De Cette Horloge Qui Va S'arrêter ? Puis-Je Savoir Si Quelqu'un Est Vivant En Gobant Son Foutre ? Pourrait-On Noter Dans Le Grand Livre D'une Religion Quelconque Que La Merde Est Kasher ? Y-A-T-Il Une Différence Entre La Géométrie Du Rêve Et Les Positions Sexuelles Bizarres ? L'Epileptique Est-Il Toujours Gracieux ? Le Gâchis Existe-T-IL ? Est-Ce Merveilleux De Penser À Une Fille De Dix-Huit Ans Qui Porte Des Collants ?

Livre en deux parties, Les Perdants Magnifiques atteint ce point sensible où l'écriture se libèrent des conventions littéraires en vigueur, ouvre des perspectives nouvelles, accède à une forme de magie pure. Trônant sur les restes d'un monde décati et constituant en ce sens une suite probante à l'excellent Jeux de Dames, ce nouvel opus, plus exigeant, plus fou, plus difficile d'accès, livre quelques phrases mythiques que l'on retient avec persistance comme ces slogans publicitaires et autres répliques cultes du cinéma français :

F. disait souvent : Imagine le monde sans Bach. Imagine les Hittites sans le Christ. Afin de découvrir la vérité dans ce qui est étranger, voir d'abord l'essentiel. Merci, F., merci, amant.

La seconde partie se présente sous la forme d'une longue lettre de F. adressée à notre héros. Tout aussi incohérent et illuminé dans ses raisonnements que notre historien jaloux et impulsif, F. narre dans tous les détails l'éveil sexuel d'Edith afin de délivrer son ami des cachotteries et cruautés que réservent le sexe et l'amour adultérin. Cette lettre laisse place à des situations des plus comiques. Du délirant passage argentin où un vibromasseur danois devient autonome, s'attaquant sans vergogne aux parties génitales respectives de F. et d'Edith, à l'arrivée d'un groom local pourvu d'une épaisse moustache et d'un long manteau, chef d'orchestre de cette cérémonie sexuelle bigarrée, aux élucubrations et atermoiements de F. sur son lit d'hôpital, Leonard Cohen se joue brillamment de ses excessifs protagonistes. Du mysticisme, de la cruauté, de la mégalomanie, de l'égocentrisme, c'est dans une quête au bonheur jouissive et délirante que s'abandonne Leonard Cohen qui, doté d'un sens innée pour la parodie, fustige la bêtise de ses contemporains avant de s'y vautrer un sourire aux lèvres.

Philippe Beer-Gabel
(décembre 2002)


du même auteur : Jeux de dames (C. Bourgois, 2002)

Christian Bourgois
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