J'aurais
voulu vivre dans le folk song comme Joe Hill, pleurer pour les innocents
que ma bombe aurait mutilés, remercier le vieux paysan qui
nous aurait nourris pendant notre fuite. J'aurais voulu avoir une
manche vide retenue par une épingle double, et voir les gens
sourire tandis que je saluais de la mauvaise main. [
] J'aurais
voulu avoir ma tête portée à Pékin, avec
un poème écrit sur mon épaule. [
] J'aurais
voulu trafiquer dans l'immobilier, représentant d'un milliardaire
anonyme et sans âge. J'aurais voulu bien écrire sur
les Juifs. J'aurais voulu être fusillé dans les rangs
des Basques pour avoir apporté l'Eucharistie contre Franco
sur le champ de bataille.
(Leonard Cohen)
Paru en 1966
et ré-édité par les éditions Christian
Bourgeois, Les Perdants Magnifiques, second roman
de Leonard Cohen, emprunte les traces cocaïnées de William
Burroughs sans pour autant perdre de cette veine toute " judaïque
" propre à l'auteur / song-writer montréalais.
Inspiré par une ironie noire et par un lyrisme absurde, Léonard
Cohen édifie le récit abracadabrant d'un historien
plongé dans la question des Indiens d'Amérique, Iroquois
comme Algonquins, et tout particulièrement préoccupé
par l'histoire de Catherine Tekakwitha, vierge iroquoise, comme
il est partagé entre sa défunte épouse Edith,
maîtresse de son meilleur ami F. responsable de nombreux miracles.
Brouillant sans cesse les pistes en alternant commentaires sur ses
recherches et sa vie, bisexuel libéré avec qui il
couche de temps à autres, le héros se lance dans d'impressionnantes
séries de considérations et fulgurances où
tout esprit rationnel est exclu.
Les Marins
Sont-Ils Naturellement Religieux ? Puis-Je Serrer Entre Mes Jambes
Une Cuisse Au Duvet Doré ? Puis-Je Sentir Circuler Le Sang
Et Entendre Le Saint Tictac De Cette Horloge Qui Va S'arrêter
? Puis-Je Savoir Si Quelqu'un Est Vivant En Gobant Son Foutre ?
Pourrait-On Noter Dans Le Grand Livre D'une Religion Quelconque
Que La Merde Est Kasher ? Y-A-T-Il Une Différence Entre La
Géométrie Du Rêve Et Les Positions Sexuelles
Bizarres ? L'Epileptique Est-Il Toujours Gracieux ? Le Gâchis
Existe-T-IL ? Est-Ce Merveilleux De Penser À Une Fille De
Dix-Huit Ans Qui Porte Des Collants ?
Livre en deux
parties, Les Perdants Magnifiques atteint ce point
sensible où l'écriture se libèrent des conventions
littéraires en vigueur, ouvre des perspectives nouvelles,
accède à une forme de magie pure. Trônant
sur les restes d'un monde décati et constituant en ce sens
une suite probante à l'excellent Jeux
de Dames, ce nouvel opus, plus exigeant, plus fou, plus
difficile d'accès, livre quelques phrases mythiques que l'on
retient avec persistance comme ces slogans publicitaires et autres
répliques cultes du cinéma français :
F. disait
souvent : Imagine le monde sans Bach. Imagine les Hittites sans
le Christ. Afin de découvrir la vérité dans
ce qui est étranger, voir d'abord l'essentiel. Merci, F.,
merci, amant.
La seconde
partie se présente sous la forme d'une longue lettre de F.
adressée à notre héros. Tout aussi incohérent
et illuminé dans ses raisonnements que notre historien jaloux
et impulsif, F. narre dans tous les détails l'éveil
sexuel d'Edith afin de délivrer son ami des cachotteries
et cruautés que réservent le sexe et l'amour adultérin.
Cette lettre laisse place à des situations des plus comiques.
Du délirant passage argentin où un vibromasseur danois
devient autonome, s'attaquant sans vergogne aux parties génitales
respectives de F. et d'Edith, à l'arrivée d'un groom
local pourvu d'une épaisse moustache et d'un long manteau,
chef d'orchestre de cette cérémonie sexuelle bigarrée,
aux élucubrations et atermoiements de F. sur son lit d'hôpital,
Leonard Cohen se joue brillamment de ses excessifs protagonistes.
Du mysticisme, de la cruauté, de la mégalomanie, de
l'égocentrisme, c'est dans une quête au bonheur jouissive
et délirante que s'abandonne Leonard Cohen qui, doté
d'un sens innée pour la parodie, fustige la bêtise
de ses contemporains avant de s'y vautrer un sourire aux lèvres.
Philippe
Beer-Gabel
(décembre 2002)

du même
auteur : Jeux de dames (C. Bourgois,
2002)
Christian
Bourgois
http://www.christianbourgois-editeur.fr
http://www.leonardcohen.com/
http://www.serve.com/cpage/LCohen/
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