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Plus
connu pour ses chansons lumineuses que pour sa brève
carrière littéraire, Léonard Cohen, avec
Jeux de Dames, paru en 1963 et ré-édité
par les éditions Christian Bourgois, côtoie les
terrains de jeux de Robert Mac Liam Wilson.
"Mais
elles, elles étaient belles. Elles étaient la
vraie beauté, la dernière magie. Breavman le
savait, leurs corps ne mourraient jamais. Tout le reste était
littérature. Il se souvenait d'elles toutes, il n'en
avait rien perdu. Les servir. Il chanta leurs louanges tout
en gravissant la montagne. Pour le corps de Heather, endormi.
Pour le corps de Bertha, dégringolant avec des pommes
et une flûte. Pour le corps de Lisa, de bonne heure
ou tard le soir, et qui sentait la forêt et la vitesse.
Pour le corps de Tamara, dont les cuisses l'avait rendu fétichistes
des cuisses. Pour le corps de Norma, humide et frissonnant.
Pour le corps de Patricia qu'il n'avait pas encore dompté.
Pour le corps de Shell, si doux à sa mémoire,
qu'il aimait à ce moment, dont il avait décrit
les petits seins, et dont les cheveux étaient si noirs
qu'ils avaient un reflet bleue."
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Teinté
d'un humour incomparable, Jeux de Dames retrace la
cosmogonie amoureuse de Breavman, fils d'une éminente famille
juive de Westmount qui, malgré un père malade et une
mère envahissante, jouit d'une enfance sans grands soucis
jusqu'aux premiers émois avec sa voisine Lisa. Le jeune Breavman
avance alors dans la vie comme un bolide lancé à vive
allure sur les routes de campagnes. Écumant les soirées
goy, dissertant du judaïsme, des femmes qu'il vénère
et des irréductibles problèmes de l'existence avec
son fidèle ami Krantz, il multiplie les aventures et les
expériences avec la gente féminine. Mais rapidement
l'enfance s'interrompt. La vie tourne court. Le père meurt.
La mère sombre dans la dépression et l'hystérie.
Krantz quitte leur Montréal natal et Breavman de se retrouver
seul avec ses poèmes qui lui assurent cependant un certain
succès. Les amours d'enfances ressurgissent. Sonne la perte
des idéaux. L'acuité avec laquelle Breavman analyse
la période de "post-séduction" est proprement
sidérante. Extrêmement lucide quant à la passion
amoureuse, il ne se fait plus guère d'illusion et file au
vestiaire pour enlever le costume de parfait amant qu'il avait endossé
pour séduire sa compagne Shell. Il préfère
jeter l'éponge pour ne plus jamais être dépendant
et se choisit une carrière de Don Juan obsessionnel et inassouvi.
Taillé dans la pierre brute, Jeux de Dames constitue
une ode à l'amour sensible et réfléchie. Le
style est simple et percutant, grave et satirique. Phrases courtes,
descriptions brèves, sentiments violents et images d'une
grande puissance érotique, Léonard Cohen excelle dans
l'évocation des atmosphères vaporeuses de Montréal,
des changements de saisons difficiles, des amours qui attendent,
nues, les yeux clos, vulnérables dans les chambres d'hôtels
qui jouxtent les autoroutes. Délicieusement sixties, Montréal
apparaît comme une ville idéale où passer de
lénifiantes journées bercées par le son de
la radio, où inventer de fulgurants aphorismes et autres
slogans publicitaires.
Pour les inconditionnels du songwriter retiré depuis
dans un monastère bouddhiste, qu'ils se rassurent, la musique
tient une place importante dans le livre. Vecteur d'une certaine
idée du monde, elle répand une nostalgie liquoreuse,
se love dans chaque pliure du livre et participe de la lente dilatation
temporelle des épisodes de la vie amoureuse de Breavman.
L'amour séduit l'innocence, le plaisir l'entraîne,
le repentir suit.
Philippe
Beer-Gabel
(novembre 2002)

du même
auteur : Les perdants magnifiques
(C. Bourgois, 2002)
Christian
Bourgois
http://www.christianbourgois-editeur.fr
http://www.leonardcohen.com/
http://www.serve.com/cpage/LCohen/
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