Jeux de dames
Traduit de l’anglais par Michel Doury

Christian Bourgois Éditeur, 2002

 

 

Plus connu pour ses chansons lumineuses que pour sa brève carrière littéraire, Léonard Cohen, avec Jeux de Dames, paru en 1963 et ré-édité par les éditions Christian Bourgois, côtoie les terrains de jeux de Robert Mac Liam Wilson.

"Mais elles, elles étaient belles. Elles étaient la vraie beauté, la dernière magie. Breavman le savait, leurs corps ne mourraient jamais. Tout le reste était littérature. Il se souvenait d'elles toutes, il n'en avait rien perdu. Les servir. Il chanta leurs louanges tout en gravissant la montagne. Pour le corps de Heather, endormi. Pour le corps de Bertha, dégringolant avec des pommes et une flûte. Pour le corps de Lisa, de bonne heure ou tard le soir, et qui sentait la forêt et la vitesse. Pour le corps de Tamara, dont les cuisses l'avait rendu fétichistes des cuisses. Pour le corps de Norma, humide et frissonnant. Pour le corps de Patricia qu'il n'avait pas encore dompté. Pour le corps de Shell, si doux à sa mémoire, qu'il aimait à ce moment, dont il avait décrit les petits seins, et dont les cheveux étaient si noirs qu'ils avaient un reflet bleue."

Teinté d'un humour incomparable, Jeux de Dames retrace la cosmogonie amoureuse de Breavman, fils d'une éminente famille juive de Westmount qui, malgré un père malade et une mère envahissante, jouit d'une enfance sans grands soucis jusqu'aux premiers émois avec sa voisine Lisa. Le jeune Breavman avance alors dans la vie comme un bolide lancé à vive allure sur les routes de campagnes. Écumant les soirées goy, dissertant du judaïsme, des femmes qu'il vénère et des irréductibles problèmes de l'existence avec son fidèle ami Krantz, il multiplie les aventures et les expériences avec la gente féminine. Mais rapidement l'enfance s'interrompt. La vie tourne court. Le père meurt. La mère sombre dans la dépression et l'hystérie. Krantz quitte leur Montréal natal et Breavman de se retrouver seul avec ses poèmes qui lui assurent cependant un certain succès. Les amours d'enfances ressurgissent. Sonne la perte des idéaux. L'acuité avec laquelle Breavman analyse la période de "post-séduction" est proprement sidérante. Extrêmement lucide quant à la passion amoureuse, il ne se fait plus guère d'illusion et file au vestiaire pour enlever le costume de parfait amant qu'il avait endossé pour séduire sa compagne Shell. Il préfère jeter l'éponge pour ne plus jamais être dépendant et se choisit une carrière de Don Juan obsessionnel et inassouvi.
Taillé dans la pierre brute, Jeux de Dames constitue une ode à l'amour sensible et réfléchie. Le style est simple et percutant, grave et satirique. Phrases courtes, descriptions brèves, sentiments violents et images d'une grande puissance érotique, Léonard Cohen excelle dans l'évocation des atmosphères vaporeuses de Montréal, des changements de saisons difficiles, des amours qui attendent, nues, les yeux clos, vulnérables dans les chambres d'hôtels qui jouxtent les autoroutes. Délicieusement sixties, Montréal apparaît comme une ville idéale où passer de lénifiantes journées bercées par le son de la radio, où inventer de fulgurants aphorismes et autres slogans publicitaires.
Pour les inconditionnels du songwriter retiré depuis dans un monastère bouddhiste, qu'ils se rassurent, la musique tient une place importante dans le livre. Vecteur d'une certaine idée du monde, elle répand une nostalgie liquoreuse, se love dans chaque pliure du livre et participe de la lente dilatation temporelle des épisodes de la vie amoureuse de Breavman. L'amour séduit l'innocence, le plaisir l'entraîne, le repentir suit.

Philippe Beer-Gabel
(novembre 2002)


du même auteur : Les perdants magnifiques (C. Bourgois, 2002)

Christian Bourgois
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