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entretien avec Joël Faucilhon
fondateur et responsable

 

 

"Ah qu'importe, vous dira-t-on, des livres se vendent et les meilleurs l'emportent ! Il est incontestable, en effet, que des ouvrages de valeur s'imposent parmi les "produits d'appel" et que certains ont atteint par cette voie un succès qu'ils n'auraient pas connu autrement. Mais on ne vous dira pas (...) combien succombent qui méritaient un autre sort que la mort précoce quand ce n'est pas la mort subite."
Hubert Nyssen, Lira bien qui lira le dernier, lettre libertine sur la lecture (ed. Babel, 2005)

 

Défendre et promouvoir les livres.

A la découverte d'un outil de diffusion "équitable", au service de l’édition indépendante de qualité.

Lekti-écriture, association fondée il y a trois ans par Joël Faucilhon, propose, depuis septembre 2003, des espaces aux éditeurs indépendants francophones : près d'une trentaine sont aujourd'hui regroupés en collectif autour de Lekti, une démarche leur permettant de défendre leur travail de découvreurs et de passeurs, de mieux communiquer autour de leurs parutions et de leurs catalogues et de promouvoir ces derniers auprès du grand public (et pas seulement auprès de petits cercles de lecteurs déjà conquis) "afin de faire découvrir des textes, des auteurs qui nous paraissent essentiels."
Il y a quelques semaines, Lekti a mis en place sur le site un module commercial entièrement sécurisé (passant dans le même temps d'un statut associatif à celui d'une micro entreprise) qui devrait permettre aux lecteurs potentiels de commander les ouvrages proposés par les éditeurs (plus d'un millier de titres) auprès de la librairie indépendante Clair-Obscur, située à Albi en France : un grand pas sous-tendu par l'idée que les difficultés actuelles de diffusion en librairie ne doivent pas empêcher les livres de trouver leurs lecteurs.
Que la librairie associée soit située à Albi n'a aucune incidence sur l'ouverture au monde et aux littératures de tous horizons, position encouragée par Lekti (le siège de l'association est à Toulouse) : une vocation francophone et internationale (en témoigne la présence dans le collectif des Allusifs, maison installée à Montréal) préside à l'esprit de ce projet hors des sentiers battus et cependant déjà bien installé sur l'Internet.
Dans l'entretien qui suit, Joël Faucilhon revient sur la genèse et les objectifs actuels de Lekti et décrit avec clairvoyance les dangers qui pèsent aujourd'hui sur l'édition indépendante, certains de ses propos faisant agréablement écho à la subtile réflexion proposée par Hubert Nyssen dans l'ouvrage cité ci-dessus.
Après la lecture de l'entretien, nous vous encourageons vivement à vous rendre sur le site de Lekti, à la découverte des éditeurs (dont les catalogues offrent une formidable diversité, en dépit de la fréquente indifférence des médias - hormis quelques publications spécialisées et attentives), de même que sur l'espace de la revue Contre-feux (articles, dossiers, extraits d'oeuvres, réflexions sur le monde de l’édition et la vie littéraire), complément indispensable de l'espace dédié aux éditeurs.

Blandine Longre (octobre 2005)

 

Entretien avec... Joël Faucilhon

D’abord, comment est née la revue littéraire Contre-feux, à l’origine du projet Lekti-écriture ? Quelle est votre ligne éditoriale ?

La revue est née fin 2002 à la suite d’un constat : beaucoup de textes « meurent » de ne pas pouvoir être présentés et défendus auprès du public. Qu’il s’agisse de littérature française, ou de littérature en langue étrangère. La vitalité de la littérature n’est pas en cause. Pas plus que la volonté des éditeurs indépendants, de véritables « passeurs de textes », comme il est si bien dit parfois. Mais il devient très difficile pour les éditeurs d’atteindre le public, dans un contexte où les grandes structures éditoriales monopolisent l’espace en librairie, aidées en cela par le système de l’office, auquel souscrivent la majorité des librairies françaises. Le principe de l’office, par lequel les libraires reçoivent systématiquement les nouveautés de la plupart des grandes maisons d’édition, ne permet pas aux libraires d’accueillir comme ils le souhaiteraient les livres issus du milieu des éditeurs indépendants. La place leur manque. Alors, beaucoup de livres sont pour ainsi dire mort-nés, édités avec soin, mais ne pouvant trouver leur place au sein de librairies dont les rayonnages se remplissent d’ouvrages à rotation très rapide, destinés rapidement au pilon.
Contre-feux présente des livres ou des auteurs essentiels, rares, les mêmes qui ont parfois du mal à trouver leur place en librairie. D’où l’importance de la phrase de Cornélius Castoriadis « ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous. »
Quant à la ligne éditoriale, comme souvent, elle n’apparaît pas de prime abord, de manière évidente. C’est seulement après trois ans d’existence, a posteriori, que nous voyons se dégager quelques axes de travail.

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Espaces des éditeurs

Les éditeurs

À Rebours
Agone
Amsterdam
Anacharsis
Atelier du Gué
Bleu autour
Finitude
Grèges
Joca Seria
L’Arbre vengeur
L’Archange Minotaure
L’éclose
L’Entretemps
L’esprit des péninsules
L’or des fous
La bibliothèque
La Dragonne
La fabrique
Le bleu du ciel
Le Castor Astral
Les Allusifs
Passage du Nord-Ouest
Quidam Éditeur
Tinta blava
Tristram
URDLA

Lekti-ecriture.com
41 boulevard Lascrosses
31 000 Toulouse
contact

 



Naufragés
Pietro Querini,
Cristoforo Fioravante
& Nicolò de Michiel
Trad. du vénitien par
C. Judde de Larivière
Editions Anacharsis

 

 


Brèves n°72
Actualité de la nouvelle
L'Ateliers du Gué

 

 


Fin d’après-midi
de Grecia Cáceres

Trad.de l’espagnol (Pérou) par J-M.
Saint-Lu
Editions L'éclose

 

 


Un éléphant fou furieux
de J-M. Agrati
Editions La Dragonne

 

 


Images politiques
de Raymond Depardon

Editions La Fabrique

 

 


Autofiction et autres
mythomanies littéraires

de Vincent Colonna
éditions Tristram

 

 


L’art de la fugue
de Sergio Pitol

Trad. de l’espagnol (Mexique) par
Martine Breuer
Passage du Nord-Ouest

 

 


Peter Ibbetson
de Georges du Maurier

Traduit de l’anglais
par L. Escoube
et J. Collard
éditions L’or des fous

Comment est ensuite venue l’idée de proposer des espaces Internet aux éditeurs indépendants ? Lesquels ont adhéré d’emblée au projet ?

La naissance des espaces des éditeurs indépendants date de septembre 2003. Il paraissait évident que beaucoup d’éditeurs indépendants partageaient les mêmes problématiques (comment accentuer sa présence en librairie, se laisser découvrir par le grand public ?), mais agissaient de manière isolée.
Dès lors, il paraissait pertinent de travailler sous la forme d’un collectif informel, qui avance de manière pragmatique. Chaque éditeur de lekti dispose d’un espace qu’il peut alimenter de manière autonome, et ce service est offert par lekti afin de pouvoir accueillir les structures éditoriales les plus fragiles, du point de vue économique. Lekti permet également aux éditeurs de mieux se connaître entre eux, d’instaurer un dialogue, un échange, et de s’interroger mutuellement sur la situation actuelle du monde du livre en France.
Les espaces de l’édition indépendante ont été fondés avec deux éditeurs, le Passage du Nord-Ouest et Anacharsis, rencontrés grâce à la complicité de la librairie Floury, à Toulouse. La proximité entre ces deux structures éditoriales et lekti ne s’est pas démentie au cours du temps, facilitée en cela par la géographie. Le projet lekti est basé sur Toulouse, Anacharsis l’est également. Quant au Passage du Nord-Ouest, cette maison d’édition est située à Albi, non loin de Toulouse.
Le reste est affaire de rencontres. Il nous paraît important de connaître les éditeurs qui intègrent lekti, non seulement du point de vue de leur catalogue, mais tout autant sur le plan humain.

Avez-vous des critères de choix particuliers ?

Les éditeurs associés à lekti le deviennent en raison de critères simples : la rigueur du travail éditorial mené, et les qualités humaines des responsables des maisons d’édition. Maintenant, compte tenu du succès, nous ne pouvons plus intégrer systématiquement les éditeurs qui en font la demande.
D’autre part, bien que lekti utilise un médium particulièrement récent, l’Internet, nous avons la volonté d’inscrire notre travail dans la lignée de celui d’éditeurs tels que tels que José Corti, Edmond Charlot (qui a découvert et publié Albert Camus ou René Cossery), ou encore René Rougerie. Ce n’est certainement pas un hasard si nous avons demandé l’autorisation de reproduire des extraits de Souvenirs désordonnés, de José Corti, aux éditions éponymes. Ce n’est pas plus un hasard si La fête des ânes ou la mort du livre de René Rougerie, publié en 1983, est intégralement disponible à la lecture sur Contre-feux. Nous avons la volonté de nous situer dans la lignée de ces grands éditeurs qui nous ont tant apporté, et continuent de nous interroger sur notre métier.

Qu’entendez-vous par la devise empruntée à Cornélius Castoriadis, que vous citez ci-dessus ?

Les grandes structures éditoriales sont maintenant sous la coupe réglée de financiers qui leur demandent des taux de rentabilité très élevés, parfois irréalistes. Il faut lire à ce sujet les deux livres d’André Schiffrin publiés en France par La Fabrique, L’édition sans éditeur, tome I et II.
Dès lors, pour atteindre de telles ambitions financières, imposées par les groupes, les structures éditoriales favorisent la publication de livres dont les qualités littéraires demeurent incertaines, mis en place de manière massive dans les lieux de vente, portés par une campagne de communication de grande ampleur. Mais ces livres kleenex disparaissent rapidement, sans laisser guère de traces.
La littérature s’accommode mal de la prédominance de ce « temps court ». Un auteur, un livre, a besoin de temps pour s’installer, être reconnu. Faudrait-il ici rappeler que les premiers livres de Samuel Beckett, publiés aux éditions de Minuit, ne furent vendus qu’à quelques centaines d’exemplaires durant de nombreuses années, avant qu’ils ne finissent par rencontrer leur public ? D'où l'importance, par ces temps incertains, de mettre en avant cette phrase de Cornélius Castoriadis.

De nouveaux éditeurs ont encore rejoint le collectif cette année ; êtes-vous heureux de ce développement ?

Bien sûr... Ce n'est certes pas sans poser certains problèmes dus à la taille atteinte par le collectif. Lekti est une microstructure, et nous avons près d'une trentaine d'éditeurs associés. Il est possible que nous ayons atteint une « masse critique », et que nous ne puissions pendant quelques mois intégrer d'autres éditeurs, compte tenu de notre charge de travail. Mais nous sommes évidemment heureux d'associer régulièrement d'autres éditeurs à l'aventure, puisqu'il s'agit avant tout d'une aventure humaine.

Quel doit être selon vous le rôle d’un éditeur authentique ?

Un éditeur est un « passeur de textes », par essence. Il est celui qui prend en charge les textes afin de les porter à la connaissance du public, d'en expliquer l'importance, aidé en cela par les structures de diffusion existantes.
C'est un acteur fragile, responsable d'une structure qui doit présenter des comptes de manière équilibrée à la fin de chaque année. Il doit jouer sans cesse sur un mince fil, à la manière d'un équilibriste, qui conjugue la volonté de publier des ouvrages qui vont parfois nécessiter plusieurs années de travail avant de trouver leur public, et la nécessité de ne pas mettre en danger sa structure, du point de vue économique.

Vous venez de mettre en place un système de vente en ligne (vente indirecte) et de la diffusion des éditeurs que vous soutenez : qu’espérez-vous de ce grand tournant ?

Nous avons beaucoup réfléchi, au cours de l'année 2005, aux moyens de pérenniser lekti, en l'absence d'un soutien, autre que formel, de la part des institutions culturelles françaises. Nous avons exclu d'emblée certaines possibilités, telles que la constitution d'une régie commerciale. Dès lors, nous avons pensé à commercialiser les livres présentés par les éditeurs, en partenariat avec une librairie indépendante, afin de respecter l'ensemble des acteurs de la chaîne du livre. Dans cette aventure, nous avons eu la chance de trouver un partenaire de grande qualité, la librairie Clair-Obscur, située à Albi dans le Tarn. L'ensemble des livres présentés par les éditeurs sur les espaces éditeurs de lekti, soit près d'un millier, sont en stock à la librairie, ce qui permet à Clair-Obscur de procéder à l'envoi des livres dans des délais brefs (moins de 72 heures). La mise en place de cette interface commerciale devrait permettre à lekti – nous le souhaitons – de trouver sa pérennité économique. Lekti a été conçu en tant qu'outil de promotion de la littérature, et le projet reste profondément ancré dans une démarche non commerciale. Mais les projets mis en place sont nombreux, et leur coût est élevé. Nous devons donc trouver des solutions pertinentes pour assurer la viabilité du projet à long terme, ce qui représente un vrai défi lorsque le médium est l'Internet. Les grands quotidiens français ou anglo-saxons, par exemple, ont longtemps tâtonné, avant de définir avec quelques certitudes leur modèle économique pour l'Internet, dans un contexte de crise de leur formule papier. Ils font appel désormais, de manière systématique, à la publicité et surtout à l'accès aux contenus payants, deux solutions que nous avons d'emblée exclues.

Hormis cette expansion sur le long terme, des projets ponctuels sont-ils en cours de réalisation ?

Lekti est un véritable laboratoire d'idées, le nombre de projets en cours est toujours assez important. Nous allons ouvrir dans les semaines qui arrivent les premiers blogs, avec la volonté d'en confier un certain nombre à des écrivains. À moyen terme, nous aimerions également ouvrir à nouveau un annuaire de la culture sur Internet, un projet qui fut une réalité pendant près d'un an et demi, mais que nous avons mis en sommeil par manque de temps.

Quelles réflexions vous inspire ce que l’on nomme communément la « crise » du livre ?

Ce que beaucoup appellent désormais la « crise du livre » a des origines multiples, et il serait prétentieux de croire que nous pouvons aborder un sujet aussi vaste en quelques paragraphes. Mais nous pouvons établir tout de même quelques jalons, et explorer quelques pistes d'études.
Tout d'abord, nous pourrions dire que nous ne sommes pas en face d'une crise « de la chose imprimée », puisque le volume de titres publiés est considérable, en hausse chaque année. Mais derrière cette apparente vitalité se cache de profonds malaises, des déséquilibres qui prennent rapidement de l'ampleur.
Le monde du livre connaît de profondes mutations, dont la plus évidente est l'hyper concentration – toujours en cours – des maisons d'édition au sein de grandes structures industrielles de type capitaliste, dans sa forme la plus sauvage. Hachette, le groupe La Martinière et Wendel Investissements sont devenus les premiers éditeurs français. Or, dans ces groupes, ceux qui font les livres ne sont plus des éditeurs, au sens traditionnel du terme, mais des équipes commerciales adossés à des chargés de communication, qui jugent le texte en fonction de sa capacité à s'écouler très rapidement dans les tuyaux de la distribution, aidés en cela par des plans média particulièrement élaborés. D'où la vogue actuelle, par exemple, des livres de confessions de star ou de personnalités people, qui ne se dément pas. Ces livres bénéficient d'une couverture médiatique très large, assurent des retours sur investissements rapides pour les grands groupes industriels, mais ne présentent évidemment aucun intérêt, du point de vue littéraire ou artistique. Le capitalisme est rentré en force dans le monde fragile du livre, ces dernières années. Ernest-Antoine Seillière, à la tête de Wendel Investissements et second éditeur en France, peut affirmer avec tranquillité dans un journal comme Les Echos que son principal objectif est de faire passer la rentabilité du groupe d'édition qu'il a racheté en 2004, Editis, de 6 à 20%.
Face à ces groupes dont la force de frappe est considérable, les éditeurs indépendants disposent de moyens limités qui ne leur permettent pas d'atteindre le grand public, de porter leur travail à la connaissance des lecteurs. D'autant que les librairies, alliés naturels et essentiels des éditeurs indépendants, deviennent minoritaires dans la vente du livre. Selon les chiffres du Centre National du Livre, dans un rapport mis à jour chaque année, les librairies ne vendent plus qu'un livre sur cinq, en France. Les grandes surfaces, les superstores culturels et maintenant l'Internet, concurrencent de manière parfois dramatique les librairies françaises. Il s'agit là d'une tendance lourde, particulièrement inquiétante.

Pensez-vous que Lekti soit une solution ?

Lekti explore sans doute quelques voies importantes. Il paraît essentiel, urgent, de renouer un dialogue entre le grand public et les éditeurs indépendants. Internet est par nature un média ouvert, particulièrement adapté pour aller à la rencontre du grand public. Mais lekti est une structure encore fragile, qui n'a évidemment pas la prétention de résoudre les problèmes que nous avons survolés rapidement. Lekti est une solution, mais il en faut d'autres, beaucoup d'autres. Il faut savoir faire preuve de créativité pour reprendre contact avec le grand public, et pallier par l'inventivité au manque de moyens financiers.

propos recueillis en octobre 2005