Shutter Island
Paris, Rivages, Coll. Thriller, 2003

 

Dennis Lehane ou la fabrique du polar américain

La rentrée policière de l’automne 2003 nous fournit une livraison particulièrement riche avec la poursuite du cycle Harry Bosch par l’américain Michael Connelly (Lumière morte, Seuil, Coll. Policiers) et la dernière production d’un autre grand du polar américain, Dennis Lehane, Shutter Island.

Les marshals Teddy Daniels et Chuck Aule débarquent sur la petite île de Shutter Island, au large de Boston, afin d’enquêter sur la mystérieuse disparition d’une patiente-prisonnière de l’hôpital psychiatrique d’Ashecliffe. Nous sommes dans les années 1950. L’hôpital, à l’allure de forteresse, abrite des patients peu ordinaires. Certains sont des meurtriers qui ont fait subir à leurs victimes des sévices particulièrement atroces, d’autres sont atteints des troubles mentaux les plus profonds. Telle la Nef des fous qui voguait sur les fleuves européens, transportant à son bord les « fous » d’alors (les déséquilibrés, les indigents, les homosexuels), l’île est devenue le symbole du mal et de la folie : ses pensionnaires sont exclus du monde et mis à l’écart, au loin des côtes américaines.

Alors que Teddy et Chuck commencent leur enquête en interrogeant les médecins responsables de l’établissement et les membres de l’équipe soignante qui surveillaient le bâtiment la nuit où Rachel Solando s’est échappée, une tempête s’annonce, rendant toute communication impossible. Plusieurs détails inquiètent les deux marshals. D’abord, Teddy et Chuck ont dû déposer leurs armes à l’entrée du centre en vertu d’une disposition spéciale. Ensuite, l’hôpital ressemble plus à une prison du fait de l’arsenal sécuritaire déployé autour de la forteresse et au nombre de gardes armés qui patrouillent. Par ailleurs, Teddy a obtenu des renseignements sur l’histoire de l’établissement qui lui font penser au pire : il semble que les psychiatres aient développé des techniques radicales de traitement des patients par le biais d’expérimentations à la limite de l’humain.

Enfin, leur enquête débute par une énigme insoluble : comment Rachel a-t-elle pu s’évader de sa cellule alors qu’elle était fermée à clef de l’extérieur ?
L’intrigue s’ouvrait sous une facture classique. Une évasion, deux policiers, une île, une tempête. Les ingrédients de la recette traditionnelle du polar à suspens étaient réunis. Chemin faisant, la logique s’effondre, les certitudes éclatent, on se prend à voir dans le moindre détail insignifiant un indice vital pour l’aboutissement de l’enquête.
Alors que celle-ci piétine dans une atmosphère étouffante, on découvre Teddy sous un jour nouveau. Lui-même est venu sur cette île pour une raison bien précise, liée à la mort de sa femme. Que dire de l’inquiétant médecin chef, le docteur Cawley, et de son adjoint, le jeune Naerhing, prêt à tout pour faire avancer la psychiatrie ? Et que se passe-t-il réellement dans la plus haute tour du fort ?

Encore une fois, Dennis Lehane fouille dans les profondeurs de l’âme humaine et nous emmène avec lui dans ce voyage. L’enquête policière devient alors un véritable parcours initiatique, une quête existentielle pour découvrir les secrets enfouis dans les tréfonds de chacun. Et si les apparences ne recelaient qu’un fragment de la réalité ? Voire même l'éclat d’un miroir brisé que l’enquête doit précisément recomposer ? Dennis Lehane aime jouer, et nous nous prenons aussi à reconstruire, avec les pièces du puzzle telles que nous les voyons, un assemblage, chaque fois différent, car unique et plus qu’intime. Les réponses finales apportées par l’auteur combleront les amateurs de la théorie du « lecteur qui écrit son livre ».

Shutter Island constitue un élément original dans la production de Dennis Lehane. Jusqu’à maintenant, l’étoile montante du polar américain s’était consacrée aux aventures d’un couple de détectives privés, Patrick Kenzie et Angla Gennaro, amis d’enfance, amourachés l’un de l’autre mais sans jamais avoir osé se l’avouer, si bien que l’un des deux est allé voir ailleurs et s’en mord les doigts. Quatre épisodes, tous publiés chez Rivages, collection Thriller, à lire plutôt dans l’ordre si l’on veut suivre l’évolution de la relation entre les deux héros, mais que l’on peut tout aussi bien picorer à l’envi : Un dernier verre avant la guerre (2000), Ténèbres, prenez-moi la main (2001), Sacré (2001), Gone, baby gone (2003). Un cinquième opuscule de la série a été publié en 1999 aux Etats-Unis mais n’a pas encore fait l’objet d’une traduction française (Prayers for rain). On l’attend avec impatience.

Dennis Lehane est devenu célèbre outre-atlantique avec Mystic River (Rivages, 2002) dont l’adaptation cinématographique par Clint Eastwood est sortie tout récemment. Le succès du film et la campagne médiatique qui l’a précédé, tant aux Etats-Unis que dans l’hexagone, ont assuré à Dennis Lehane une notoriété jusque-là réduite aux aficionados du polar. Mystic river raconte l’histoire de trois gamins devenus grands, chacun suivant son chemin : l’un est devenu un flic sérieux (Sean), l’autre s’est rangé après avoir été un voyou casse-cou (Jimmy) et le dernier ne s’est jamais remis de son enlèvement-viol alors qu’il n’était qu’un enfant (Dave). Les trois se retrouvent impliqués, d’une façon ou d’une autre, dans le meurtre d’une jeune fille. Qui a dit que le passé ne resurgissait pas ?

L’œuvre de Dennis Lehane repose sur une mise en scène des problématiques urbaines de la société d’aujourd’hui. Boston devient alors un condensé de la société, avec ses souffrances, ses exclus, ses privilégiés, sa violence, ses échappatoires. L’intrigue, outre le suspens qui fait « plonger » le lecteur, permet alors de jeter un regard différent sur la société. Si le genre du polar se fonde le plus souvent sur des meurtres et met en scène des bandits et des policiers, c’est aussi pour parler, à partir de situations extrêmes, de la société et de son évolution. A ce titre, par la profondeur des questions qu’il soulève avec tact et mesure, Dennis Lehane est un grand de la littérature policière.

David Piovesan
(octobre 2003)

 

Mystic River, Etats-Unis, 2002 (sortie France le 15 octobre 2003) Durée : 2h17
Réalisation : Clint Eastwood
Avec Sean Penn (Jimmy), Kevin Bacon (Sean), Tim Robbins (Dave), Laurence Fishburne, Marcia Gay Harden.

Le site perso de Dennis Lehane (en américain)
http://www.dennislehanebooks.com

Le site de Mauvais genres, consacré au roman policier
http://www.mauvaisgenres.com/dennis_lehane.htm

Une interview de Dennis Lehane (en anglais)
http://www.januarymagazine.com/profiles/lehane.html

Une série d’articles dans Le matricule des anges
http://www.lmda.net/din/aut_lmda.php?Id=610