L'envers de la vie
2000, Zulma
Roman traduit du coréen
par Ko Kwang-Dan et Jean-Noël Juttet

 

D'entrée de jeu, Lee Seung-U, écrivain coréen né en 1959, avertit le lecteur que l'être qu'il recherche dès la première partie de son roman (intitulée " À la recherche d'un auteur "), c'est lui-même : " La vérité naît de la fiction. […] Aucun doute, le roman est bien toujours une autobiographie ". Mais la proposition, ici, se renverse aisément : si autobiographie il y a, elle se lit comme un roman.
Roman sur la vie, roman sur la littérature, autofiction, autographie… La trame est celle d'une formation, d'une éducation, d'une exploration progressive de la vie, des livres, de l'amour par un jeune garçon enclin à la solitude et à la souffrance, à l'introspection et à la révolte, à l'idéalisme et au désespoir, bien qu'il se défende de tout " romantisme ". Cherchant la présence interdite du père, il la découvre trop tard, après avoir involontairement provoqué sa mort. Trop tardive aussi, la réapparition implorante et pitoyable de la mère qui ne pourra jamais combler les abîmes du passé. C'est donc vers une figure féminine idéalisée qu'il se tournera, figure quasiment sanctifiée, d'un poids divin qui pèsera trop lourd sur les épaules de la jeune femme élue, aimée à la folie. Après celui de l'enfance, c'est l'échec de l'amour, d'un amour excessif et excessivement exigeant. La quête initiatique s'avère négative, mais elle s'opère tout de même, chaotiquement, frénétiquement, désespérément. Car la double découverte est celle de la lecture, puis de l'écriture ; écrire, c'est vivre, semble se dire Pak Pukil, le jeune garçon devenu jeune écrivain.

Cette découverte, nous la faisons en même temps que lui, à travers ses écrits dont beaucoup se réclament d'André Gide (le premier livre, inachevé, s'intitule Les nourritures terrestres). La narration est reconstitution, dans un cadre romanesque précis ; du roman initiatique, elle a toutes les caractéristiques ; récit d'une jeunesse dans un contexte référentiel (les troubles de la vie politique en Corée), au milieu de débats idéologiques et théologiques, passage de la vie rurale à la vie citadine, expression de sentiments contradictoires, illusions et désillusions… Mais cette reconstitution biographique est à la réflexion une reconstitution bibliographique. " Pour rencontrer l'auteur, le lecteur doit entrer dans le livre. […] S'il n'y a pas de roman, il n'y a pas de réalité non plus ". Voilà qui éclaire le titre. Ce qui se construit sous nos yeux, c'est autant un écrit qu'un vécu ; le personnage qui prend consistance et se nourrit de tout, c'est le livre ; le protagoniste, anti-héros désespérant, se mue en espérance d'œuvre, et la conclusion que le lecteur peut se proposer n'est plus " écrire, c'est vivre ", mais " vivre, c'est écrire ".

Jean-Pierre Longre

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).



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