exposition

Louise Bourgeois
jusqu'au 2 juin 2008
au Centre Pompidou, Paris

 

 

Louise Bourgeois entre Eros et Thanatos

Après avoir mis à l’honneur Annette Messager, le Centre Pompidou fait de nouveau la part belle à une artiste remarquable : Louise Bourgeois. Les œuvres de l’infatigable créatrice aujourd’hui âgée de 96 ans transportent le visiteur dans son monde intérieur travaillé par les pulsions de vie et de mort et hanté par les souvenirs d’enfance. Les créations de tissu et de papier, les sculptures de bois et de marbre, les installations mettant en scène des lieux intimes clos sont marquées par l’influence du primitivisme et une prééminence de l’organique. Pour affronter ses démons, pour faire face aux épreuves de sa vie et pour composer avec son passé, Louise Bourgeois façonne un monde à l’image de son monde intérieur. Artiste, elle vit en produisant, engendrant des œuvres pour vivre. Sa vie et son travail se confondent dans un même processus d’extériorisation, d’expulsion hors de soi et d’exorcisation. Transformant le monde pour se transformer elle-même et guérir ses blessures, elle fait de l’art – mais est-il possible d’en faire autrement ? – une catharsis lui permettant d’« habiter son univers mental », pour reprendre la formule de Gusdorf (ainsi apparaît la figure de la femme-maison, Louise Bourgeois cherchant à faire d’un corps féminin la mesure de toutes choses : « Je voulais créer ma propre architecture et ne pas devoir adapter son échelle à l’espace du musée » ). En ce sens - et Louise Bourgeois en est un des multiples exemples - , l’art ne peut être que thérapie. Sans art, point de salut car, comme elle le dit simplement, l’art est « sain ».

Sain ou saint ? De la santé à la spiritualité, il n’y a qu’un pas que franchit l’artiste inspirée par les arts premiers lorsque sa pratique, artistique et thérapeutique à la fois, consiste à produire soit des fétiches dans lesquels elle plante des aiguilles, soit des totems en bois pour représenter les êtres qui lui manquent. Ce procès de représentation conjure l’absence, la mort et le coup du sort en « présent(ant) à nouveau (dans la modalité du temps) ou à la place de… (dans celle de l’espace). Quelque chose qui était présent et ne l’est plus est maintenant représenté. A la place de quelque chose qui est présent ailleurs, voici un présent donné ici. (…) Tel serait le premier effet de la représentation en général : faire comme si l’autre, l’absent, était ici et maintenant le même ; non pas présence, mais effet de présence. Ce n’est certes pas le même mais tout se passe comme si ce l’était et souvent mieux que le même. » L’artiste réactive la définition féconde de Louis Marin et réinvestit ce principe d’illusion de présence qui injecte dans toute représentation une dose de magie – ce dispositif ne fonctionnant que sous la condition d’un faire croire auquel répond une croyance.

A rebours : ainsi s’inscrit l’œuvre de Louise Bourgeois qui est avant tout un travail de mémoire, celle d’une femme cherchant à remonter jusqu’aux moments fondateurs de la conception et de l’enfance. A la fois mère et fille, elle tisse inlassablement un réseau de souvenirs pour tenter de prendre dans sa toile un insaisissable passé. La figure de l’araignée entre en résonance avec sa mère qui dirigeait le travail de couturières mais elle peut aussi incarner sous une forme animale le personnage de Pénélope ou encore des Parques. Le tissage apparaît alors comme une métaphore du temps. Les Parques (Clotho, Lachésis et Atropos) sont des déesses tenant et laissant filer entre leurs mains le destin des hommes. Il leur suffit de couper ce fil pour arrêter net une vie. Pénélope est aussi un archétype de cette maîtrise du temps, et du destin, par le tissage de fils, comme le raconte Gérard Chazal : « Pénélope gagne du temps en faisant et défaisant sans cesse des formes sur l’espace du métier. Ce n’est qu’à ce jeu de la forme construite et déconstruite inlassablement que se marquent le jour pour construire et la nuit pour défaire (…). La légende nous dit clairement la complicité passive du fil à l’invention de Pénélope : la création du temps par la forme. »

Si l’œuvre de Louise Bourgeois est un travail, elle l’est dans le sens d’un accouchement, douloureux mais nécessaire. La naissance, la sexualité sont des thèmes centraux pour l’artiste qui invite à l’exploration d’un univers intime fait de petites pièces reconstituées dont on peut observer l’intérieur d’un œil inquisiteur sans pouvoir toutefois y entrer. Ces lieux clos et difficilement accessibles apparaissent comme des lieux de mémoire où Louise Bourgeois met en scène un espace pour la scène originelle de sa conception. Poétiques, mystérieux voire inquiétantes, ces pièces recrées fascinent le spectateur. Le drame qui s’y est tramé fait peser sur ces chambres une tension particulière qui les transforme en théâtre domestique parsemé de reliques où l’on s’attend à être surpris par une apparition dans le reflet d’un miroir… Cette rétrospective retrace le parcours d’une expérience de vie prolifique où puiser inspiration et énergie. Singulière et universelle, son œuvre peut trouver un écho en chacun, à l’image des mythes qu’elle renouvelle comme celui d’Œdipe. Elle semble dire en guise d’invitation : « nous aurons, si tu m’écoutes, moins de peine à porter, moi mon sort, toi le tien ».

Louise Charbonnier
(mars 2008)

 

http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/index-bourgeois.htm