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Louise
Bourgeois entre Eros et Thanatos
Après
avoir mis à l’honneur Annette Messager, le Centre Pompidou
fait de nouveau la part belle à une artiste remarquable :
Louise Bourgeois. Les œuvres de l’infatigable créatrice
aujourd’hui âgée de 96 ans transportent le visiteur
dans son monde intérieur travaillé par les pulsions
de vie et de mort et hanté par les souvenirs d’enfance.
Les créations de tissu et de papier, les sculptures de bois
et de marbre, les installations mettant en scène des lieux
intimes clos sont marquées par l’influence du primitivisme
et une prééminence de l’organique. Pour affronter
ses démons, pour faire face aux épreuves de sa vie
et pour composer avec son passé, Louise Bourgeois façonne
un monde à l’image de son monde intérieur. Artiste,
elle vit en produisant, engendrant des œuvres pour vivre. Sa
vie et son travail se confondent dans un même processus d’extériorisation,
d’expulsion hors de soi et d’exorcisation. Transformant
le monde pour se transformer elle-même et guérir ses
blessures, elle fait de l’art – mais est-il possible
d’en faire autrement ? – une catharsis lui permettant
d’« habiter son univers mental », pour
reprendre la formule de Gusdorf (ainsi apparaît la figure
de la femme-maison, Louise Bourgeois cherchant à faire d’un
corps féminin la mesure de toutes choses : « Je
voulais créer ma propre architecture et ne pas devoir adapter
son échelle à l’espace du musée »
). En ce sens - et Louise Bourgeois en est un des multiples exemples
- , l’art ne peut être que thérapie. Sans art,
point de salut car, comme elle le dit simplement, l’art est
« sain ».
Sain ou saint
? De la santé à la spiritualité, il n’y
a qu’un pas que franchit l’artiste inspirée par
les arts premiers lorsque sa pratique, artistique et thérapeutique
à la fois, consiste à produire soit des fétiches
dans lesquels elle plante des aiguilles, soit des totems en bois
pour représenter les êtres qui lui manquent. Ce procès
de représentation conjure l’absence, la mort et le
coup du sort en « présent(ant) à nouveau
(dans la modalité du temps) ou à la place de…
(dans celle de l’espace). Quelque chose qui était présent
et ne l’est plus est maintenant représenté.
A la place de quelque chose qui est présent ailleurs, voici
un présent donné ici. (…) Tel serait le premier
effet de la représentation en général : faire
comme si l’autre, l’absent, était ici et maintenant
le même ; non pas présence, mais effet de présence.
Ce n’est certes pas le même mais tout se passe comme
si ce l’était et souvent mieux que le même. »
L’artiste réactive la définition féconde
de Louis Marin et réinvestit ce principe d’illusion
de présence qui injecte dans toute représentation
une dose de magie – ce dispositif ne fonctionnant que sous
la condition d’un faire croire auquel répond une croyance.
A rebours :
ainsi s’inscrit l’œuvre de Louise Bourgeois qui
est avant tout un travail de mémoire, celle d’une femme
cherchant à remonter jusqu’aux moments fondateurs de
la conception et de l’enfance. A la fois mère et fille,
elle tisse inlassablement un réseau de souvenirs pour tenter
de prendre dans sa toile un insaisissable passé. La figure
de l’araignée entre en résonance avec sa mère
qui dirigeait le travail de couturières mais elle peut aussi
incarner sous une forme animale le personnage de Pénélope
ou encore des Parques. Le tissage apparaît alors comme une
métaphore du temps. Les Parques (Clotho, Lachésis
et Atropos) sont des déesses tenant et laissant filer entre
leurs mains le destin des hommes. Il leur suffit de couper ce fil
pour arrêter net une vie. Pénélope est aussi
un archétype de cette maîtrise du temps, et du destin,
par le tissage de fils, comme le raconte Gérard Chazal :
« Pénélope gagne du temps en faisant et
défaisant sans cesse des formes sur l’espace du métier.
Ce n’est qu’à ce jeu de la forme construite et
déconstruite inlassablement que se marquent le jour pour
construire et la nuit pour défaire (…). La légende
nous dit clairement la complicité passive du fil à
l’invention de Pénélope : la création
du temps par la forme. »
Si l’œuvre
de Louise Bourgeois est un travail, elle l’est dans le sens
d’un accouchement, douloureux mais nécessaire. La naissance,
la sexualité sont des thèmes centraux pour l’artiste
qui invite à l’exploration d’un univers intime
fait de petites pièces reconstituées dont on peut
observer l’intérieur d’un œil inquisiteur
sans pouvoir toutefois y entrer. Ces lieux clos et difficilement
accessibles apparaissent comme des lieux de mémoire où
Louise Bourgeois met en scène un espace pour la scène
originelle de sa conception. Poétiques, mystérieux
voire inquiétantes, ces pièces recrées fascinent
le spectateur. Le drame qui s’y est tramé fait peser
sur ces chambres une tension particulière qui les transforme
en théâtre domestique parsemé de reliques où
l’on s’attend à être surpris par une apparition
dans le reflet d’un miroir… Cette rétrospective
retrace le parcours d’une expérience de vie prolifique
où puiser inspiration et énergie. Singulière
et universelle, son œuvre peut trouver un écho en chacun,
à l’image des mythes qu’elle renouvelle comme
celui d’Œdipe. Elle semble dire en guise d’invitation
: « nous aurons, si tu m’écoutes, moins de
peine à porter, moi mon sort, toi le tien ».
Louise
Charbonnier
(mars 2008)

http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/index-bourgeois.htm
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