La Roumanie. Un pays à la frontière de l’Europe
de Lucian Boia

traduit du roumain par Laurent Rossion
Les Belles Lettres, 2007

 

 

L’âme roumaine

Professeur à l’Université de Bucarest, Lucian Boia est l’un des grands historiens roumains actuels. Toutefois son ouvrage, version revue et actualisée d’une première édition de 2001, n’est pas seulement une histoire de la Roumanie. Certes, depuis les origines un peu énigmatiques, en tout cas disputées, jusqu’à notre époque et à l’adhésion à l’Union européenne, l’auteur ne manque pas, dans une vaste première moitié, d’expliquer « comment s’est faite la Roumanie », « île latine » à la croisée de plusieurs cultures et civilisations, en insistant sur la période moderne et contemporaine (au XIXe siècle, l’unité des principautés et la création de la nation roumaine ; le riche et ambigu entre-deux-guerres ; la période communiste, disséquée dans son fonctionnement ; le début du XXIe siècle, « moment crucial » pour les Roumains).

Panorama chronologique donc, contenant aussi quelques données statistiques éclairantes, mais parsemé de témoignages personnels (l’historien est aussi un témoin de ce temps où, aux noires années du régime de Ceausescu, a succédé la période troublée, instable de l’installation du capitalisme et de la démocratie). Surtout, le lecteur a conscience de pénétrer dans le réseau complexe et le caractère « imprévisible » de l’âme roumaine, d’explorer une contrée dont les mœurs et les valeurs reflètent la position géographique, entre Orient et Occident, aux limites d’une Europe dont elle fait pourtant pleinement partie. L’auteur insiste avec raison sur les liens privilégiés que la Roumanie a entretenus et entretiennent toujours (malgré l’américanisation ambiante) avec l’Europe occidentale, en particulier avec la France, sur tous les plans : linguistique, culturel, politique, économique… Les grandes personnalités (le «Panthéon ») auxquelles il consacre un chapitre l’atteste, de même que la « promenade à Bucarest » à laquelle il en consacre un autre.

Il y a là un travail d’historien scrupuleux qui, sans nier sa subjectivité, fait œuvre (salutaire) de vérité objective et distanciée. Que ce soit à propos des mythes des origines, des rapports des Roumains avec leurs minorités ou avec les étrangers, de la « révolution » de 1989, aucune question, aussi complexe et difficile soit-elle, n’est éludée ; chaque problème est traité avec précision, l’analyse fait état des différentes prises de position et des explications diverses, pour déboucher régulièrement sur une synthèse lucide. Lucian Boia a en outre le sens de la formule (parfois teintée d’humour), qui lui fait dire par exemple, à propos du grand « poète national » et du plus célèbre auteur de comédies : « Avec Eminescu et Caragiale, les Roumains ont tout dit sur eux ».

La Roumanie, on l’aura compris en lisant ce livre précieux, ce livre qui finalement dit à son tour tout l’essentiel, est bien un pays « à la frontière » des espaces géopolitiques et culturels, « à la frontière » du temps, entre deux ères, entre deux systèmes de vie. C’est aussi un pays dont on ne peut, dont on ne pourra se passer ; son rôle majeur sur le plan international est clairement défini dans les dernières lignes de l’ouvrage : « La Roumanie a besoin de l’Europe, puisqu’il n’y a que dans le cadre européen qu’elle peut trouver la stabilité et connaître le développement. Mais l’Europe aussi a besoin de la Roumanie. Latins, mais orthodoxes, tentés par l’Occident, mais non moins jaloux de leur différence, les Roumains apportent une touche particulière à la civilisation européenne et se présentent comme un trait d’union entre l’Ouest et l’Est. Surtout, la Roumanie est un bastion avancé face à l’immensité de l’espace oriental que l’écroulement de l’Union soviétique et l’effervescence du monde islamique a rendu fluide et inquiétant ».

Jean-Pierre Longre
(juillet 2007)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

http://www.lesbelleslettres.com

Littérature roumaine page thématique