Le
retour du Mendiant ingrat
Toute sa vie
durant, Bloy aura incarné la figure assumée du «
Mendiant ingrat ». Cette identité ne relève
en rien d’une posture et se situe aux antipodes de l’attitude
bohème revendiquée par certains artistes comme condition
d’exercice de leur talent. Elle fait plutôt partie intégrante
de la « mission » dont il se sent investi et qu’il
décrit en ces termes très simples : « Dieu
exigeait que je fusse le témoin absolu de sa Vérité
absolue et j’ai obéi ».
La totale
soumission de Bloy à son idéal le relèguera
irrémédiablement aux marges de la littérature
de son siècle. Son refus de la « prostitution »
aux mondanités le maintiendra loin des coteries et du clientélisme
si utile pour gravir les échelons du succès. L’intransigeant
Léon refuse ainsi d’être acheté par quelque
parti que ce soit ; il s’estime plutôt redevable d’une
charité qui lui est due et dont, toute sa vie, il attendra,
souvent en vain, la providentielle venue.
Si on fait donc
exception du soutien ponctuel de quelques fidèles ou d’admirateurs
fervents, Bloy entretiendra continûment avec l’argent
un rapport problématique qui conditionnera sa haine viscérale
de la bourgeoisie et, à l’inverse, son exaltation christique
du Pauvre. En août 1903, à propos des obsèques
d’un nanti, son courroux le fait tonner en ces termes : «Scandale
énorme. Un homme de mauvaise vie et riche vient de crever.
On va lui faire aujourd’hui des funérailles de première
classe avec un déploiement de faste inouï pour ce pays.
Tout le monde court à l’église pour voir ça.
Amertume excessive de penser qu’avec l’argent dépensé
vaniteusement pour cette charogne, nous serions probablement délivrés
! » Ce genre de ressentiment n’est pas éprouvé
qu’à l’égard d’une catégorie
sociale, mais aussi de contemporains plus chanceux que lui, tel
J.-K. Huysmans, producteur de sucre
de betterave bondieusard dont l’auteur de La Femme
pauvre ne comprendra jamais le succès.
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Enfin,
quand il dénonce le peu de charité des Assomptionnistes
ou quand il clame son aversion pour le pontificat de Léon
XIII, c’est avec les représentants les plus éminents
son propre camp qu’il se met en porte à faux.
Le ton du plaidoyer est sans appel : « Personne
n’a dit aussi fortement que moi l’injustice des
catholiques, leur avarice infâme, leur égoïsme
fangeux, leur poltronnerie à faire vomir, leur sottise,
leur mépris stupide pour ne pas dire leur haine de
tout ce qui est intellectuel, indépendant et généreux.
» Et ailleurs : « J’affirme nettement,
avec une autorité absolue, que le monde catholique
moderne est un monde réprouvé, damné,
rejeté absolument, irrémédiablement,
un monde infâme dont le Seigneur Jésus a soupé
de la façon la plus complète, un miroir d’ignominie
où il ne peut pas se regarder sans avoir peur comme
à Gethsémani. » |
Ce troisième
volume reprend les années 1903 à 1907, celles qui
correspondent grosso modo au deuxième tome de Quatre
ans de captivité à Cochon-sur-Marne
et à L’Invendable. Au fil
des jours qui s’y égrènent selon un rituel liturgique
scrupuleusement respecté, Bloy évoque les moments
de détresse et de recueillement, les paroles de son épouse
adorée, les récriminations à l’égard
de sa propriétaire ou de ceux qui n’apportent pas une
aide pourtant promise. En contempteur de l’époque et
en réactionnaire consommé, il peste contre le progrès,
dont le symbole le plus envahissant est alors l’automobile,
et raille en ces termes l’imbécile initiative de la
course Paris-Madrid : « Cette chose moderne paraît
démoniaque de plus en plus. Se représente-t-on l’horreur
de ces deux ou trois cents voitures hideuses lancées comme
des boulets et triturant, chacune à son tour, pendant des
lieues, les mêmes lambeaux sanglants ! Il y a des consolations.
Une d’elles a pris feu et le chauffeur a été
carbonisé. »
Les saillies
de cet esprit corrosif viennent étayer la distinction fondamentale
que Bloy opère à propos de son double romanesque.
À l’instar de Marchenoir, il est un désespéré
philosophique, et non un désespéré théologique,
« il n’attend rien des hommes, mais il attend TOUT
de Dieu.» Sa force de conviction, son allégeance
à la supériorité du plan divin, sont indéfectibles.
Elles participent d’un combat personnel et intégral
qui forcerait le respect du dernier des mécréants.
Elles témoignent d’une croisade intérieure menée
en solitaire et hors de notre temps humain contre les Cochons de
tout acabit. Elles permettent de répondre à la question
que se posait Bloy : « Quand viendra l’homme de
Dieu qui se servira de la Parole comme d’un marteau ? ».
Il était là, mais rares sont ceux qui l’ont
remarqué.
Frédéric
Saenen
(janvier 2008)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

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