Le Choucas : l’intégrale
Christian Lax

Dupuis, 2006

Le Choucas rapplique – Le Choucas s’incruste – Le Choucas enfonce le clou – Le Choucas met le feu aux poudres - Le Choucas gagne à être connu

 

 

Le noir et blanc en force

Cette intégrale en noir et blanc propose les cinq enquêtes du Choucas, que Lax a publiées chez Dupuis, entre 2001 et 2004, dans la collection Repérages, dans des albums cartonnés au format standard, et dans une version couleurs.
A l’origine, Lax avait pensé son Choucas en noir et blanc mais Dupuis l’avait voulu en couleurs. Cette nouvelle édition nous permet de retrouver l’intention première de l’auteur, montrant avec évidence la maîtrise graphique de Lax et la force de ses noirs et blancs !

Drôle d’oiseau que ce Choucas, ancien horloger victime des nouvelles technologies se reconvertissant en détective privé du soir au lendemain.
« C’était un vendredi … un de ces vendredis qui comptent … Pas un vendredi 13, non … bien plus rare. C’était le dernier jour avant l’an 2000 et ma clef de douze ne m’avait pas quitté depuis que j’avais pointé. C’est ce vendredi-là que je suis devenu détective. »

La cinquantaine alerte, le Choucas entre en scène, vêtu d’un costume noir égayé d’une chemise jaune pétant. Jaune et noir, les couleurs du polar ! Lucide néanmoins, le Choucas se définit lui-même comme un « détective malhabile malgré des efforts méritoires quoique intermittents. » Pas d’arme, pas de licence, pas d’expérience donc, mais une bonne dose d’humour, une attention particulière portée au genre humain et, dans sa chambre de bonne, toute la collection de la fameuse Série Noire, fondée par Marcel Duhamel. C’est avec ce solide bagage que le Choucas prend son envol et entame ses enquêtes.
Son territoire, c’est Paname !

La première l’amène sur la piste d’une vieille dame joueuse de scrabble qui a disparu. Avec l’aide active de Gabin, son copain chauffeur de taxi, et d’Aristide Allibi, ex-professeur de lettres recyclé dans la livraison de pizzas, il met en lumière les agissements douteux de son ex-patron, prêt à tout pour que sa vieille mère devienne une fois championne de scrabble. Dans Le Choucas met le feu aux poudres, il s’aventure en zone dangereuse. Nous sommes en avril 2002, en pleine campagne électorale donc et l’oiseau est chargé par le ministère de l’Intérieur d’empêcher la publication d’un livre jugé explosif, dont l’éditeur aurait des liens avec l’extrême-droite.

Choucas refuse ce rôle de censeur mais ne peut s’empêcher de fouiller, aidé par ses deux fidèles acolytes, Gabin, le chauffeur de taxi noir et Aristide, qui fait dans la pizza. Sa curiosité déclenche, bien entendu, une série de catastrophes dont il s’amuse franchement.
Quand il gagne à être connu, le Choucas part au Québec en plein hiver vêtu de son seul costume noir égayé d'une jolie chemise jaune ! Aucun sens pratique, décidément, ce privé hors normes. Le voici donc parti avec monsieur Brumeuse, gardien de musée à la retraite. Le but du voyage : retrouver l'homme qui a bénéficié du rein de son fils, mort dans un accident de voiture. Monsieur Brumeuse veut s'assurer que l'homme qui vit grâce à son fils est un homme bien. Le Choucas se retrouve en pleine nature face à une bande d'individus pas jolis jolis. Que diable va-t-il faire dans cette galère !

S'embarquer dans une enquête policière avec cet oiseau-là est un vrai plaisir. On s'immerge dans une histoire façon Série noire, on ne sait pas où l'on va, on galère avec le personnage et l'on savoure le tout, grâce au scénario impeccable, à l’écriture ciselée, truffée de citations et de références des romans noirs de la Série, aux dialogues tournés comme il faut façon Audiard, et au dessin précis et vivant de monsieur Lax. La narration privilégie les scènes de nuit, et la maîtrise du noir et blanc est remarquable.
On sent le plaisir que Lax a pris à mitonner ces albums et à créer ce personnage à la personnalité complexe, souvent imprévisible. On pourra s’amuser aussi à retrouver les références au polar de la fameuse Série noire !

Voici ce que dit Lax (Christian Lacroix), à propos de sa méthode de travail pour ces albums dans lesquels il s’est considérablement investi :
« Pour chaque album, j’ouvre un cahier de cent pages, sur lequel je commence par faire un plan, avec des choses qui n’ont rien à voir avec le scénario, des citations qui m’inspirent, des coupures de presse ; jusqu’au moment où, lorsque c’est suffisamment clair dans ma tête, j’attaque le découpage page à page. Je ne suis pas certain de le suivre à la lettre, mais c’est une matrice sur laquelle je m’appuie pour avancer. C’est le squelette sur lequel je place mes dialogues, même si je les reprends une fois la page terminée. Je me sers de la chair du dessin pour les ajuster.

Il me faut un an pour réaliser un album. Un an durant lequel je continue à lire des livres, des journaux, un an pendant lequel je fais des rencontres qui m’enrichissent et enrichissement mon histoire. Avec « Le Choucas », je veux me laisser la liberté de pouvoir ajouter des éléments en cours de route. Je peux d’ores et déjà dire que dans la prochaine histoire (le tome IV, donc !) le Choucas voyagera en Amazonie, où j’ai passé trois semaines en 1995, avec mon camarade Frank Giroud, et d’où j’ai ramené suffisamment d’images, d’impressions, de croquis, pour avoir envie de refaire le voyage sur papier. Dans la création, je ne pense pas qu’il y ait de génération spontanée. On s’inspire, on se nourrit de ce qui nous entoure, il faut de la matière. Pour « Le Choucas », c’est le monde contemporain, le mien, celui qui m’atterre ou qui m’amuse, celui que je connais le mieux. »

Catherine Gentile
(novembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

lire aussi
L’Aigle sans orteils
Dupuis, Aire libre, 2005
Lauréat du Grand Prix RTL de la BD

http://www.dupuis.fr/FR/index.shtml

Si l’on a envie de se replonger dans la Série Noire, voici une sélection de titres, proposée par Lax lui-même :
Tonino Benacquista, La Commedia des ratés, 1991, SN n°2263
Raymond Chandler, Adieu, ma jolie, 1948, SN n° 12
Robin Cook, Le Soleil qui s’éteint, 1982, SN n° 1902
Harry Crews, La Foire aux serpents, 1994, SN n° 2359
Dashielle Hammet, Le Faucon de Malte, 1936, SN n° 58
Chester Himes, La Reine des pommes, 1958, SN n° 419
Jean-Claude Izzo, La trilogie Total Khéops, Chourmo et Solea, 1995, 1996 et 1998, SN n° 2370, 2422 et 2500
Thierry Jonquet, Moloch, 1998, SN n° 2489