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Pour
vraiment parler du nouveau roman de Laurent Mauvignier, il
faudrait analyser ce qui fait la spécificité
de son style. Et pour analyser cette spécificité,
il faudrait pouvoir rendre compte des méandres de la
syntaxe se heurtant à l’abrupte verticalité
d’un mur de silence ou d’un abîme de confusion,
pouvoir rendre compte du suspens des phrases, du heurt des
mots, bref d’une écriture qui se coule dans le
moule de l’émotion obstinée, ressassante
et redondante, qui s’y coule le plus entièrement
possible, ne laissant pas un recoin vide, permettant au lecteur
de pénétrer au plus intime de l’intimité
des personnages. Un exemple entre tous : « Il m’a
regardé dans les yeux et il a dit, papa, tu sais ce
qu’elle n’a pas deviné, jamais, c’est
que, c’est seulement que, et sa voix tout à coup
s’est tue, coupée par une sorte de hoquet et
de tic sur la lèvre […] ».
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Ce que Tony
n’arrive pas à dire, pour l’instant, à
son père, et qu’il n’arrivera jamais à
dire à Pauline son amie de toujours, c’est qu’il
l’aime d’amour, et c’est ce qu’apparemment
elle se refuse à comprendre. Étudiants, ils ont habité,
bu et mangé ensemble, elle est partie en Amérique,
il a arrêté ses études et pris un petit boulot,
elle est revenue faire appartement commun avec lui en attendant
autre chose, ayant quitté Guillaume son compagnon d’Amérique,
et lui, Tony, oscille entre deux désirs contradictoires,
dire l’amour et le cacher ; deux désirs qui sont aussi
deux peurs : « Il a eu peur de ce regard qu’ils
ont partagé et peur aussi qu’elle connaisse ce regard,
que cette tension dans le regard Pauline l’ait reconnue comme
elle l’avait vue déjà tant de fois sur les visages
des hommes au moment où ceux-là vont basculer dans
la gravité, quand ils vont parler d’amour et d’engagement,
se préparer à offrir des bijoux et cette fidélité
à laquelle le plus souvent ils manqueront, par ennui plus
que par désir ». L’amour, les mots ne viennent
pas pour le dire, les gestes artificiels, les attitudes fausses
s’empressent de le cacher.
Á qui, à
bout de forces et de grimaces, va-t-il pouvoir se confier ? Á
son père, dont pourtant (ou est-ce une bonne raison ?) un
contentieux pathétique et secret le sépare. C’est
par ce père que nous, lecteurs, connaissons le drame de Tony,
drame qui va se précipiter lorsque Pauline, en un accès
de joie, va retomber dans les bras de Guillaume venu la retrouver,
ultime personnage et ultime narrateur. Et c’est par ce père
encore que Pauline va savoir, avec les mots qu’il doit pouvoir
trouver.
Ils sont seuls.
Tony avec son amour et son mutisme, Pauline avec son amitié
et son refus, mais aussi le père avec ses secrets et sa douleur,
Guillaume avec sa vie et ses remords, et finalement le lecteur lui-même,
sollicité par la présence oppressante des personnages
et de leurs énigmes, sollicité aussi par le «
c’est moi » des narrateurs, dressant entre lui, le lecteur,
et eux, les êtres fictifs, l’épaisseur d’un
récit qui pourrait aussi bien être un miroir. Ils sont
seuls, de cette solitude envahissante que fait couler en nous le
courant irrépressible du soliloque.
J-P.
Longre
(février 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.leseditionsdeminuit.fr
du
même auteur : Ceux d'à
côté (Minuit, 2002)
http://www.remue.net/cont/mauvignier.html
http://www.radiofrance.fr/reportage/archives/fiche.php?article_id=150284
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