Ceux d'à côté
Éditions de Minuit, 2002

 

La peur et le rêve d'une rencontre

Catherine, jeune femme de notre époque - surveillante de cantine scolaire en attendant de réussir, si possible, un concours de musique qui lui vaudrait des jours meilleurs - est la voisine, l'amie et la confidente de Claire, autre jeune femme de notre époque qui a vécu le cauchemar de l'agression sexuelle, devant sa porte et celle de Catherine. Événement bouleversant non seulement pour Claire, qui partira avec son fiancé Sylvain, mais aussi (et surtout, aux yeux du lecteur) pour Catherine, vivant et revivant la scène par procuration, selon un phénomène de répulsion/attirance pour l'agresseur qu'elle ne connaît pas, mais dont elle guette le retour, qu'elle attend plus ou moins consciemment. Le roman veut que l'homme, anonyme mais présent, le lecteur le connaisse lui aussi, monologuant comme Catherine ; figure de la solitude affective et sociale, métreur au chômage, il arpente le quartier, revenant sur les lieux de son crime, lui aussi fasciné/révulsé par les gestes terrifiants accomplis sur sa victime, traînant son angoisse entre la rue, le bar-tabac et le jardin public fréquentés par Catherine. Tous deux se croisent dans se connaître, se sourient même un peu...

À partir de cette histoire, d'autres auraient combiné un roman social, moral ou psychologique, ficelé un récit policier, voire un thriller au suspense insoutenable etc. Rien de tout cela, mieux que tout cela sous la plume de Laurent Mauvignier. Avec Ceux d'à côté, le lecteur ne s'engage pas dans une intrigue dont le résumé ci-dessus ne serait qu'un pâle reflet, mais dans un univers humain formé par le langage même, par ces deux monologues croisés et parallèles, par le rythme haletant du flux verbal, par " des mots à attendre, et puis aussi cette voix qu'on ne connaît pas qui saurait nous les dire ". Un langage qui pénètre, tant bien que mal (le mieux possible), au prix d'une musique sans concessions, d'une syntaxe triturée, les secrets angoissants du violeur, les mystères angoissés et ambigus de Catherine, entre tendresse et jalousie pour son amie Claire : " Alors oui, la peur, et les rêves qui sont plus forts quand j'ai sa voix à elle qui traîne dans ma tête, sa voix qui m'a tant de fois rassurée quand nous étions seules toutes les deux, sa voix qui m'a tant brûlée aussi, quand elle parlait de Sylvain et me disait ce rêve éveillé, sa présence à lui, les projets qu'ils avaient, sa voix et son visage à elle qui me rejetaient loin, sans savoir, où je n'avais que la musique dans le casque pour ne pas laisser tout s'écrouler ".

À une histoire d'aujourd'hui, fait divers comme on en lit dans des journaux et des romans sans prétention, Laurent Mauvignier a donné un souffle particulier, prouvant que c'est grâce à un véritable travail littéraire que les mots se font porteurs d'émotion forte et instruments d'approche des complexités de l'âme.

J-P. Longre
(octobre 2002)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

du même auteur : Seuls (Minuit, 2004)

http://www.leseditionsdeminuit.fr

http://www.remue.net/cont/mauvignier.html

http://www.radiofrance.fr/reportage/archives/fiche.php?article_id=150284