Adam
Smith (1723-1790)
L’invention
de l’économie
Figure de proue de l’anti-développementisme,
Serge Latouche propose un essai riche et accessible sur l’émergence
et la consolidation de notre imaginaire économique, d’Aristote
à Adam Smith.
Relevant l’ambiguïté
fondamentale du terme, qui désigne tantôt l’application
pratique des échanges commerciaux, tantôt la discipline
qui les étudie, Latouche adopte une méthodologie traditionnelle,
mais efficace : une réflexion historico-sémantique
sur le mot « économie », et particulièrement
sur sa présence dans les dictionnaires spécialisés.
Si l’étymon est à chercher du côté
du grec, « économiste » fait quant à lui
son entrée dans l’usage au XVIIIe siècle et
la première occurrence de l’expression « sciences
économiques » se rencontre sous la plume de Quesnay
en 1767. Érudition pure ? Pas du tout. Latouche constate
qu’à une époque où triomphaient les Physiocrates,
certains vocables étaient indispensables au débat.
Plus généralement, il rappelle que la pensée
économique est largement occidentale et que l’autonomisation
de ce champ du savoir a été jalonnée par plusieurs
moments : le courant mercantiliste à la fin du XVIIe siècle,
la publication de La Richesse des nations d’Adam
Smith en 1776, l’énoncé des principes de Ricardo
en 1815 et la « révolution marginaliste » de
1871.
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Le
deuxième chapitre aborde le livre de l’Éthique
à Nicomaque qu’Aristote consacra notamment
à la « valeur » et au « prix ».
Ce texte, premier de son genre mais encore farouchement discuté
aujourd’hui, Latouche nous apprend pourquoi et surtout
comment l’approcher, en nous donnant au passage une
véritable leçon de prudence philologique. Les
intuitions d’Aristote, si limitées qu’elles
aient pu être, s’y avèrent en tout cas
d’une étonnante justesse : « Le danger
(de la spéculation marchande et de l’usure) réside
dans l’existence de valeurs aliénées dans
un objet fonctionnant comme réserve de valeurs, susceptibles
d’accumulation et pouvant échapper au pouvoir
instituant les valeurs sociales. ». |
Ce serait faire
injure à la clarté de son ouvrage que de tenter de
rendre ici les synthèses de Latouche sur les niveaux d’organisation
de l’univers mental de l’économie, sur la distinction
entre économistes classiques et néoclassiques, ou
sur la naissance de l’idéologie du travail. Autant
laisser les profanes combler leurs lacunes et les spécialistes
se rafraîchir la mémoire, pour ensuite se plonger dans
ses réflexions pointues, partant plus stimulantes.
Ainsi de ce
portrait de Mandeville (« Man devil » pour
les Anglais), sulfureux auteur en 1723 de La Fable des abeilles,
dont le cynisme et les prises de position paradoxales firent scandale.
Pourtant, Latouche y voit « un tournant de la philosophie
morale et politique occidentale » et montre que sa devise
« Les vices privés font le bien public »
est à la base de maints raisonnements de l’actuel capitalisme
sauvage. Il faut aussi lire le chapitre sur la « Querelle
du luxe », notion absente du bourgeois XIXe siècle,
mais qui constitua toutefois l’un des piliers du mercantilisme
pendant près de deux cents ans avant de provoquer le courroux
de Saint-Just et l’exploitation forcenée de la Veuve.
La plus longue
contribution met au jour, last but not least, l’ambivalence
de la théorie du Docteur Adam et Mister Smith. Latouche y
revisite, à grands renforts de citations, les notions si
galvaudées de « sympathie » ou de « main
invisible », dont bien des peuples font toujours les frais.
Le polémiste ne peut s’empêcher de pointer sous
l’analyste, le ton se durcit, quelques coups de pied se perdent…
On comprend
alors que la conclusion n’aura rien d’un happy end.
En effet, Latouche emballe notre postmodernité en trois pages
crépusculaires, il lâche la bonde. On le sent pris
de cette colère froide qui préfère décocher
des traits plutôt que de se lancer dans des périodes
cicéroniennes. Retour au mot du début, pour boucler
la boucle : « La prise de sens économique, condition
de l’économicisation du monde, s’est
faite en Occident avec les Lumières. En réalisant
son phantasme de marché total, l’économie a
commencé à détruire le socle même qui
lui permettait d’exister. La perte du référent,
du monde réel, à son tour, vide le signifié
de toute pertinence. Le jeu des signifiants ne se poursuit plus
que comme un rituel vain et un verbiage creux. ».
Les ultimes
phrases plaident néanmoins pour le réenchantement
du réel le plus asphyxiant. C’est un beau baroud d’honneur,
le seul qui vaille vraiment la peine d’être mené.
Mais Latouche est finalement forcé de l’avouer : «
Il s’agit de toute façon d’une autre histoire…
».
Frédéric
Saenen
(janvier 2006)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.
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