La Toile
2000, Cylibris
 


Une clairvoyance exceptionnelle et une logique sans faille sous-tendent ce roman dans lequel Jean-Pierre Balpe nous fait partager une vision futuriste à la fois inquiétante et inventive. Entre anticipation et enquête policière, il décrit minutieusement et à travers nombre de péripéties ce que selon lui sera notre monde en 2015, ou ce qu'il pourrait devenir si les leçons de l'histoire n'étaient pas assimilées ou bien si l'on croit en l'éternel retour des phénomènes historiques.
Ainsi, en 2015, le monde semble avoir effectué un retour sur lui-même et comme le souligne judicieusement un des personnages : "Nous revenons sans remords à une société médiévale où une masse de manants crevant de faim errent lamentablement autour des châteaux des maîtres". Et en effet, l'espèce humaine se compose bien de deux groupes : les "intégrés", qui, avec et grâce au Web, vivent paisiblement dans des quartiers "sécurisés" (on pense aux châteaux-forts mais aussi à certaines villes américaines...) et les "désintégrés", ceux qui n'ont pu ou su avoir les moyens économiques et culturels pour accéder à la connaissance virtuelle ; en marge d'une société élitiste, ils vivent de troc et d'expédients, tout comme les pays de l'hémisphère sud, le fossé s'étant bien entendu creusé ... Et l'essor de nouvelles religions n'est qu'un témoignage parmi tant d'autres
d'un mal-être global et latent.

De Montréal à la Sibérie, en passant par Londres et les Philippines, l'auteur nous promène dans les mondes réels et virtuels de personnages tous plus ou moins directement liés à l'artiste de Webart Khamid Kharamidov, qui a échoué au Canada pour s'y faire assassiner, et qui lègue au monde (du moins à tous les ordinateurs connectés de la planète) une inquiétante oeuvre posthume. Chacun des protagonistes participera à la résolution de l'énigme, soit par jeu, soit par devoir. L'occasion pour le lecteur de s'introduire dans chaque caste d'une société déformée et dominée par la toile... Car c'est bien elle le protagoniste omniprésent du roman. Carver l'universitaire, en rédigeant sa thèse, comprend peu à peu les dangers qu'encoure une humanité entièrement dépendante d'un réseau "qui ne peut que susciter des sectes ; des espaces clos de croyances (...) Seules les sectes peuvent faire le lien entre intégrés et désintégrés. Le web a créé son propre démon.", tout comme le clergé médiéval reliait seigneurs et serfs. Mais les intentions de l'auteur ne reposent pas sur une diabolisation hâtive et il sait reconnaître des vertus à l'outil (comme le renouveau des langues rares, entre autres). Et Jean-Pierre Balpe de souligner les limites de la toile et d'affirmer la supériorité de l'esprit humain sur la machine : "En fait, ce que le réseau permet c'est l'accès rapide à des masses de données éparses car pour autant il ne construit jamais d'hypothèses (...) Le réseau n'a d'intérêt que par les cervaux qui l'exploitent. (...) Les véritables apports du réseau sont l'exhausitivité et le temps réel." Nous voilà donc rassurés !
Il pourra sembler peu aisé d'entrer dans ce roman (parfois à la limite de l'essai), dont l'écriture a dû exiger un travail soutenu et une érudition sans bornes, mêlant philosophie, informatique, théologie, littérature ou mathématiques... Mais on est rapidement pris dans les fils d'un immense réseau de personnages, situations et associations, et tout internaute un peu curieux devrait pouvoir y trouver des pistes de réflexion. Ajoutons que la trame policière est rythmée, ingénieuse et truffée d'énigmes, fausses pistes et ambiguïtés en tout genre, à l'image des manipulations que souhaite dénoncer l'auteur.

B. Longre

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