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La
scène où l’acteur entre est à chaque
fois la table de l’espace offerte et nouvelle devant
nous : un vide où opérer l’homme –
disséminé, épars, déconstruit
en paroles faits et gestes, chutes, stations. L’acteur
porte l’homme devant lui : il marche sur le plateau
apparaissant soudain comme une portée humaine. Mi-bête
mi-homme, tigre et dompteur, centaure parlant, moitié
d’animal, homme hors de lui – il retourne le corps
humain à l’envers, il présente l’homme
en anatomie ouverte et en grammaire apparente : tout l’intérieur
humain exposé devant nous, offert, sacrifié
aux points cardinaux. Chaque fois qu’un acteur entre,
de l’homme apparaît tout ouvert et sans aucun
sous-entendu humain.
À la fin, plus personne sur scène – mais
la figure humaine de l’homme répandue en parole.
Nous assistons au théâtre à la passion
du langage : l’effusion de la parole a eu lieu devant
nous, son offrande. Comme si le langage était le vrai
sang. Par la manducation de sa bouche, par le feu de combustion
de son système respiratoire, orant et en déséquilibre,
victime et sacrificateur, l’acteur est un logophore
qui porte son langage comme une anatomie devant soi, qu’il
verse, épanche visiblement – c’est l’acteur
analphabétique, il détresse les langues, les
coud autres, dévide les paroles, déreprésente
et disparaît une fois les mots brûlés dans
l’air.
Sur la table de la scène, le premier sacrifié
c’est le personnage, le deuxième c’est
l’acteur, et le troisième c’est toi, spectateur…
Valère
Novarina, janvier 2003
scénographie
Philippe Marioge
lumière Joël Hourbeigt
costumes Sabine Siegwalt
chanson composée par Christian Paccoud
collaboration artistique Céline Schaeffer
avec
Michel Baudinat, Céline Barricault, Jean-Quentin
Châtelain, Pascal Omhovère, Dominique Parent,
Dominique Pinon, Claire-Monique Scherer, Agnès Sourdillon,
Léopold von Verschuer, Laurence Vielle
Théâtre
National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52
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la
pièce en tournée
9-13
décembre 2003
Villeneuve d'Ascq : La Rose des Vents
Tél 03 20 61 96 90
16-18
décembre 2003
Amiens / Maison de la Culture d'Amiens
Tél 03 22 97 79 79
9-10
janvier 2004
Evreux / Théâtre d'Evreux, scène nationale
Tél 02 32 78 85 20
15-17 janvier 2004
Mulhouse / La Filature, scène nationale
Tél 03 89 36 28 29
www.lafilature.org
20-23 janvier 2004
Dijon / Théâtre Dijon-Bourgogne
Tél 03 80 30 12 12
www.tdb-cdn.com
26-28
janvier 2004
Tours / Centre Dramatique Régional
Tél 02 47 64 50 50
31 janvier 2004
Rochefort / La Coupe d'or, Théâtre de Rochefort
Tél 05 46 82 15 10
3-5
février 2004
Villeurbanne / Théâtre National Populaire (TNP)
Tél 04 78 03 30 00
www.tnp-villeurbanne.com
production
L’Union des Contraires, Théâtre National
de la Colline, Festival d’Avignon, Théâtre
Vidy-Lausanne E.T.E.
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Moulins à paroles
Déluge
de paroles sur fond d’angoisse existentielle, orgie du langage
musical dans le capharnaüm de pensées qui n’arriveront
jamais à bon port, La Scène
célèbre une humanité chancelante adepte de
la mort du sens. Observations minutieuses et commentaires acerbes
se succèdent au fil d’une mise en scène limpide
quant aux frontières qui nous oppressent ; qu’elles
soient géographiques ou physiques, qu’elles tiennent
au langage ou à nos corps camisoles. Valère
Novarina ne cesse sous toutes les formes de mentionner,
verbaliser, chantonner ce qui nous empêche d’être
au monde, et les maux de s’éparpiller avec force, de
tracer un chemin suicidaire dans une scénographie qui reprend
nombres d’éléments déjà présents
dans L’Origine Rouge, des tableaux
humains jusqu’aux chansonnettes qui s’élèvent
du plateau, font un petit tour sur la scène en guise de reconnaissance
et puis s’en vont regagner soudain la pesanteur du plancher.
Désespérés jusqu’au burlesque, les comédiens,
virtuoses pantins en déplacement constant, souffrent la parole
comme d’une guerre éternelle qui n’aurait pas
lieu d’être. Pris dans cette colle d’un espace
quasi vierge, ils reviennent à la source du théâtre
antique menant, deux heures vingt durant, un sprint contre la mort
dans lequel se taire, ou pire, s’immobiliser, revient à
aller se jeter dans la gueule de la mort, ici ressassée sans
fin, envoyée au diable, mort à qui l’on intime
pourtant l’ordre de bien vouloir venir nous reprendre, nous,
simples contingences, sur le plateau comme dans le public.
Quitter le monde chaotique, quitter le chaos du langage, du vide
de tous les vides, de l’espace infâme infini propriétaire
de trous noirs, tel serait le projet inavouable et impossible de
Valère Novarina et de ses comparses Dominique Parent,
présentateur multilingue au débit mitraillette, Dominique
Pinon, petit bonhomme énergique à souhait,
Agnès Sourdillon, fluet papillon flottant
sur la scène investie d’une large toile de Novarina
himself. Les personnages de Novarina ont cela d’émouvant
qu’ils sont éternels, ils pourront nous baratiner tant
qu’ils voudront, ces gens là n’ont rien de mortel.
Du reste, les spectateurs ne s’y trompent guère et
sont souvent eux-mêmes des habitués de ce monde farfelu
dans lequel on avance en creusant la terre. En ce sens on ne vient
pas au Théâtre de la Colline pour voir La
Scène de Novarina mais tout simplement pour
voir du Novarina, au même titre que l’on ne va pas au
cinéma voir Zatoichi mais du Kitano. La comparaison
peut paraître incongrue, pourtant on retrouve chez l’un
comme l’autre ce qui manque à bon nombre de leurs collègues
: le plaisir.
Libres et n’ayant depuis longtemps plus rien à prouver
à personne, tous deux peuvent se permettre de composer leur
art comme bon leur semble. Au final, gagné par le plaisir
inouï qu’ils ressentent à nous servir leurs dernières
créations, on se dit que de s’être déplacé
pour entendre le chant du monde qui se meurt mis en musique par
Christian Paccoud ne relève non pas de la
dépression mais bien au contraire de l’ascension. Ceci
étant, si La Scène avait
été raccourcie d’une demi-heure, au moins pour
les novices, elle aurait été plus digeste ; et si
l’on ne peut désormais plus être surpris par
ce vieux loup des plateaux qu’incarne Novarina — aller
lui reprocher sa perspicacité et sa clairvoyance quant à
la description de notre monde à vau-l’eau mériterait
une lourde sanction — il reste que La Scène
s’avère un spectacle duquel on sort repu.
Philippe
Beer-Gabel
(novembre 2003)

http://www.colline.fr
du
même auteur
Théâtres du verbe
(Editions José Corti, Les Essais, 2001)
http://www.novarina.com/
http://www.pol-editeur.fr/catalogue/fichelivre.asp?Clef=5762
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