du 12 novembre au 7 décembre 2003

Théâtre National de la Colline

texte, mise en scène et peintures
Valère Novarina

 

La scène où l’acteur entre est à chaque fois la table de l’espace offerte et nouvelle devant nous : un vide où opérer l’homme – disséminé, épars, déconstruit en paroles faits et gestes, chutes, stations. L’acteur porte l’homme devant lui : il marche sur le plateau apparaissant soudain comme une portée humaine. Mi-bête mi-homme, tigre et dompteur, centaure parlant, moitié d’animal, homme hors de lui – il retourne le corps humain à l’envers, il présente l’homme en anatomie ouverte et en grammaire apparente : tout l’intérieur humain exposé devant nous, offert, sacrifié aux points cardinaux. Chaque fois qu’un acteur entre, de l’homme apparaît tout ouvert et sans aucun sous-entendu humain.
À la fin, plus personne sur scène – mais la figure humaine de l’homme répandue en parole. Nous assistons au théâtre à la passion du langage : l’effusion de la parole a eu lieu devant nous, son offrande. Comme si le langage était le vrai sang. Par la manducation de sa bouche, par le feu de combustion de son système respiratoire, orant et en déséquilibre, victime et sacrificateur, l’acteur est un logophore qui porte son langage comme une anatomie devant soi, qu’il verse, épanche visiblement – c’est l’acteur analphabétique, il détresse les langues, les coud autres, dévide les paroles, déreprésente et disparaît une fois les mots brûlés dans l’air.
Sur la table de la scène, le premier sacrifié c’est le personnage, le deuxième c’est l’acteur, et le troisième c’est toi, spectateur…
Valère Novarina, janvier 2003

scénographie Philippe Marioge
lumière Joël Hourbeigt
costumes Sabine Siegwalt
chanson composée par Christian Paccoud
collaboration artistique Céline Schaeffer

avec Michel Baudinat, Céline Barricault, Jean-Quentin Châtelain, Pascal Omhovère, Dominique Parent, Dominique Pinon, Claire-Monique Scherer, Agnès Sourdillon, Léopold von Verschuer, Laurence Vielle

Théâtre National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52

la pièce en tournée

9-13 décembre 2003
Villeneuve d'Ascq : La Rose des Vents

Tél 03 20 61 96 90

16-18 décembre 2003
Amiens / Maison de la Culture d'Amiens

Tél 03 22 97 79 79

9-10 janvier 2004
Evreux / Théâtre d'Evreux, scène nationale

Tél 02 32 78 85 20

15-17 janvier 2004
Mulhouse / La Filature, scène nationale

Tél 03 89 36 28 29
www.lafilature.org

20-23 janvier 2004
Dijon / Théâtre Dijon-Bourgogne

Tél 03 80 30 12 12
www.tdb-cdn.com

26-28 janvier 2004
Tours / Centre Dramatique Régional

Tél 02 47 64 50 50

31 janvier 2004
Rochefort / La Coupe d'or, Théâtre de Rochefort

Tél 05 46 82 15 10

3-5 février 2004
Villeurbanne / Théâtre National Populaire (TNP)

Tél 04 78 03 30 00
www.tnp-villeurbanne.com

production L’Union des Contraires, Théâtre National de la Colline, Festival d’Avignon, Théâtre Vidy-Lausanne E.T.E.

Moulins à paroles

Déluge de paroles sur fond d’angoisse existentielle, orgie du langage musical dans le capharnaüm de pensées qui n’arriveront jamais à bon port, La Scène célèbre une humanité chancelante adepte de la mort du sens. Observations minutieuses et commentaires acerbes se succèdent au fil d’une mise en scène limpide quant aux frontières qui nous oppressent ; qu’elles soient géographiques ou physiques, qu’elles tiennent au langage ou à nos corps camisoles. Valère Novarina ne cesse sous toutes les formes de mentionner, verbaliser, chantonner ce qui nous empêche d’être au monde, et les maux de s’éparpiller avec force, de tracer un chemin suicidaire dans une scénographie qui reprend nombres d’éléments déjà présents dans L’Origine Rouge, des tableaux humains jusqu’aux chansonnettes qui s’élèvent du plateau, font un petit tour sur la scène en guise de reconnaissance et puis s’en vont regagner soudain la pesanteur du plancher. Désespérés jusqu’au burlesque, les comédiens, virtuoses pantins en déplacement constant, souffrent la parole comme d’une guerre éternelle qui n’aurait pas lieu d’être. Pris dans cette colle d’un espace quasi vierge, ils reviennent à la source du théâtre antique menant, deux heures vingt durant, un sprint contre la mort dans lequel se taire, ou pire, s’immobiliser, revient à aller se jeter dans la gueule de la mort, ici ressassée sans fin, envoyée au diable, mort à qui l’on intime pourtant l’ordre de bien vouloir venir nous reprendre, nous, simples contingences, sur le plateau comme dans le public.

Quitter le monde chaotique, quitter le chaos du langage, du vide de tous les vides, de l’espace infâme infini propriétaire de trous noirs, tel serait le projet inavouable et impossible de Valère Novarina et de ses comparses Dominique Parent, présentateur multilingue au débit mitraillette, Dominique Pinon, petit bonhomme énergique à souhait, Agnès Sourdillon, fluet papillon flottant sur la scène investie d’une large toile de Novarina himself. Les personnages de Novarina ont cela d’émouvant qu’ils sont éternels, ils pourront nous baratiner tant qu’ils voudront, ces gens là n’ont rien de mortel. Du reste, les spectateurs ne s’y trompent guère et sont souvent eux-mêmes des habitués de ce monde farfelu dans lequel on avance en creusant la terre. En ce sens on ne vient pas au Théâtre de la Colline pour voir La Scène de Novarina mais tout simplement pour voir du Novarina, au même titre que l’on ne va pas au cinéma voir Zatoichi mais du Kitano. La comparaison peut paraître incongrue, pourtant on retrouve chez l’un comme l’autre ce qui manque à bon nombre de leurs collègues : le plaisir.

Libres et n’ayant depuis longtemps plus rien à prouver à personne, tous deux peuvent se permettre de composer leur art comme bon leur semble. Au final, gagné par le plaisir inouï qu’ils ressentent à nous servir leurs dernières créations, on se dit que de s’être déplacé pour entendre le chant du monde qui se meurt mis en musique par Christian Paccoud ne relève non pas de la dépression mais bien au contraire de l’ascension. Ceci étant, si La Scène avait été raccourcie d’une demi-heure, au moins pour les novices, elle aurait été plus digeste ; et si l’on ne peut désormais plus être surpris par ce vieux loup des plateaux qu’incarne Novarina — aller lui reprocher sa perspicacité et sa clairvoyance quant à la description de notre monde à vau-l’eau mériterait une lourde sanction — il reste que La Scène s’avère un spectacle duquel on sort repu.

Philippe Beer-Gabel
(novembre 2003)

http://www.colline.fr

du même auteur
Théâtres du verbe (Editions José Corti, Les Essais, 2001)

http://www.novarina.com/

http://www.pol-editeur.fr/catalogue/fichelivre.asp?Clef=5762