La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette. Millénium 2.
de Stieg Larsson

traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain
Éditions Actes Sud, Collection « Actes Noirs », 2006

 

 


La « Suédoise Lisbeth »

La Suède… Pays des Vikings et de leurs drakkars, du protestantisme austère et de la liberté sexuelle, d’Astrid Lindgren et de Fifi Brindacier, des récentes métropoles multiculturelles et des modestes chaumières rouges aux confins de vastes forêts de sapins. Société paradoxale s’il en est, viscéralement attachée à ses traditions ancestrales et profondément ancrée dans une modernité démocratique sans concession. La Suède… berceau de Stieg Larsson ! Ex-journaliste reconverti à l’écriture littéraire, cet écrivain brillant a vu sa carrière s’arrêter d’une façon trop abrupte et prématurée par une visite inopportune de la Faucheuse alors qu’il venait de déposer chez son éditeur les trois volets de Millénium. Sans cela, il aurait pu incarner une figure majeure du renouveau des lettres nordiques, dans lequel il s’insérait avec force et légitimité. Cette génération naissante d’auteurs amène une bourrasque glaciale et glaçante au polar dans toutes ses formes grâce à des noms comme Henning Mankell, Jan Guillou, Håkan Nesser ou Liza Marklund.

La Suède… Oscillant entre les ours blancs, les alcooliques suicidaires et les femmes faciles, les stéréotypes ont la dent dure dans nos imaginaires. Quoi qu’il en soit, Lisbeth Salander, elle, est à mille lieues du cliché de la « Suédoise Inga » blonde écervelée, pulpeuse et dégoulinante de sensualité dans son sauna surchauffé. Cheveux courts et noirs de jais, quarante-six kilos pour moins d’un mètre cinquante, tatouée et piercée, Salander affiche un look plutôt trash et résolument opposé aux canons des magazines. Il ne faut toutefois pas se fier aux apparences car cette jeunette au gabarit-brindille, hackeuse professionnelle aux multiples talents insoupçonnables, s’avère d’une rare coriacité malgré sa totale marginalité.


La puissance du style de Larsson qui réside, notamment, dans sa sobriété, est cette fois mise à contribution pour nous plonger dans un univers où « les innocents, ça n’existe pas [ ;] par contre, il existe différents degrés de responsabilité ». Ainsi, la même nuit, sont assassinés d’une part Dag Svensson et Mia Bergman, un reporter et une doctorante collaborant à Millénium sur le point de faire éclater un scandale sur fond de prostitution et de trafics de filles de l’Est dans lequel seraient mouillées nombre de personnalités des sphères politique, policière et médiatique ; et d’autre part l’obscur maître Nils Bjurman, avocat et tuteur légal de Salander. Ce triple homicide va bouleverser l’existence de Mickael Blomkvist qui, à peine remis de ses déboires avec Wennerström mais fidèle à sa réputation, en fera une affaire personnelle… Le voici donc lancé dans une enquête haletante, tournant bientôt en folle course poursuite, pleine d’embûches et de protagonistes aux motifs en général peu avouables, à travers des passés troubles et vaseux qu’il n’est pas toujours bon de remuer.

La trame narrative de La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette participe également d’une logique de concision. Chaque détail fait sens. Pas de chichis ni de fioritures inutiles : Larsson vise à l’essentiel même si, pour y parvenir, il nous pousse à emprunter des chemins sinueux, des routes de campagne cabossées ou de sombres avenues désertes. En outre, il cultive un art singulier du suspens. Loin des lourdes chevilles qui crispent par leur manque de finesse – telle ces musiques de film pseudo-angoissantes soulignant à outrance l’imminence d’un drame et désamorçant par là tout effet de surprise –, les révélations s’enchaînent et ne se ressemblent pas pour, bien souvent, littéralement, couper le souffle. Ici encore, c’est l’économie de moyens qui dote le texte d’une énergie vigoureuse et efficace, tandis qu’une plume sûre, et parfois ironique, lui confère une subtile légèreté.

« Elle rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette. Elle le voyait imbibé d’essence. Elle pouvait sentir physiquement la boîte d’allumettes dans sa main. Elle la secouait. Ça faisait du bruit. Elle ouvrait la boîte et choisissait une allumette. Elle l’entendait dire quelque chose mais fermait ses oreilles et n’écoutait pas les mots. Elle voyait l’expression de son visage lorsqu’elle passait l’allumette sur le grattoir. Elle entendait le raclement du soufre contre le grattoir. On aurait dit un coup de tonnerre qui dure. Elle voyait le bout s’enflammer. » Il ne reste qu’à espérer que La Reine dans le palais des courants d’air (à paraître) ne mouchera en rien l’étincelle de cette trilogie et la fera exploser en guise d’apothéose…

Samia Hammami
(janvier 2007)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

 

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Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Millénium 1.
Actes Sud, Collection « Actes Noirs », 2006
La reine dans le palais des courants d’air. Millénium 3.
Éditions Actes Sud, Collection « Actes Noirs », septembre 2007