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La « Suédoise Lisbeth »
La Suède…
Pays des Vikings et de leurs drakkars, du protestantisme austère
et de la liberté sexuelle, d’Astrid Lindgren et de
Fifi Brindacier, des récentes métropoles multiculturelles
et des modestes chaumières rouges aux confins de vastes forêts
de sapins. Société paradoxale s’il en est, viscéralement
attachée à ses traditions ancestrales et profondément
ancrée dans une modernité démocratique sans
concession. La Suède… berceau de Stieg Larsson ! Ex-journaliste
reconverti à l’écriture littéraire, cet
écrivain brillant a vu sa carrière s’arrêter
d’une façon trop abrupte et prématurée
par une visite inopportune de la Faucheuse alors qu’il venait
de déposer chez son éditeur les trois volets de Millénium.
Sans cela, il aurait pu incarner une figure majeure du renouveau
des lettres nordiques, dans lequel il s’insérait avec
force et légitimité. Cette génération
naissante d’auteurs amène une bourrasque glaciale et
glaçante au polar dans toutes ses formes grâce à
des noms comme Henning Mankell, Jan Guillou, Håkan Nesser
ou Liza Marklund.
La Suède…
Oscillant entre les ours blancs, les alcooliques suicidaires et
les femmes faciles, les stéréotypes ont la dent dure
dans nos imaginaires. Quoi qu’il en soit, Lisbeth Salander,
elle, est à mille lieues du cliché de la « Suédoise
Inga » blonde écervelée, pulpeuse et dégoulinante
de sensualité dans son sauna surchauffé. Cheveux courts
et noirs de jais, quarante-six kilos pour moins d’un mètre
cinquante, tatouée et piercée, Salander affiche un
look plutôt trash et résolument opposé aux canons
des magazines. Il ne faut toutefois pas se fier aux apparences car
cette jeunette au gabarit-brindille, hackeuse professionnelle aux
multiples talents insoupçonnables, s’avère d’une
rare coriacité malgré sa totale marginalité.

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La
puissance du style de Larsson qui réside, notamment,
dans sa sobriété, est cette fois mise à
contribution pour nous plonger dans un univers où «
les innocents, ça n’existe pas [ ;] par contre,
il existe différents degrés de responsabilité
». Ainsi, la même nuit, sont assassinés
d’une part Dag Svensson et Mia Bergman, un reporter
et une doctorante collaborant à Millénium sur
le point de faire éclater un scandale sur fond de prostitution
et de trafics de filles de l’Est dans lequel seraient
mouillées nombre de personnalités des sphères
politique, policière et médiatique ; et d’autre
part l’obscur maître Nils Bjurman, avocat et tuteur
légal de Salander. Ce triple homicide va bouleverser
l’existence de Mickael Blomkvist qui, à peine
remis de ses déboires avec Wennerström mais fidèle
à sa réputation, en fera une affaire personnelle…
Le voici donc lancé dans une enquête haletante,
tournant bientôt en folle course poursuite, pleine d’embûches
et de protagonistes aux motifs en général peu
avouables, à travers des passés troubles et
vaseux qu’il n’est pas toujours bon de remuer. |
La trame narrative
de La fille qui rêvait d’un bidon d’essence
et d’une allumette participe également
d’une logique de concision. Chaque détail fait sens.
Pas de chichis ni de fioritures inutiles : Larsson vise à
l’essentiel même si, pour y parvenir, il nous pousse
à emprunter des chemins sinueux, des routes de campagne cabossées
ou de sombres avenues désertes. En outre, il cultive un art
singulier du suspens. Loin des lourdes chevilles qui crispent par
leur manque de finesse – telle ces musiques de film pseudo-angoissantes
soulignant à outrance l’imminence d’un drame
et désamorçant par là tout effet de surprise
–, les révélations s’enchaînent
et ne se ressemblent pas pour, bien souvent, littéralement,
couper le souffle. Ici encore, c’est l’économie
de moyens qui dote le texte d’une énergie vigoureuse
et efficace, tandis qu’une plume sûre, et parfois ironique,
lui confère une subtile légèreté.
«
Elle rêvait d’un bidon d’essence et d’une
allumette. Elle le voyait imbibé d’essence. Elle pouvait
sentir physiquement la boîte d’allumettes dans sa main.
Elle la secouait. Ça faisait du bruit. Elle ouvrait la boîte
et choisissait une allumette. Elle l’entendait dire quelque
chose mais fermait ses oreilles et n’écoutait pas les
mots. Elle voyait l’expression de son visage lorsqu’elle
passait l’allumette sur le grattoir. Elle entendait le raclement
du soufre contre le grattoir. On aurait dit un coup de tonnerre
qui dure. Elle voyait le bout s’enflammer. » Il
ne reste qu’à espérer que La Reine
dans le palais des courants d’air (à
paraître) ne mouchera en rien l’étincelle de
cette trilogie et la fera exploser en guise d’apothéose…
Samia
Hammami
(janvier 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

http://www.actes-sud.fr/
Lire
aussi
Les hommes qui n’aimaient
pas les femmes. Millénium 1.
Actes Sud, Collection « Actes Noirs », 2006
La reine dans le palais des courants d’air.
Millénium 3.
Éditions Actes Sud, Collection « Actes Noirs »,
septembre 2007
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