Embrasser les ombres /
Bobby Fisher vit à Pasadena / Acte

(L'Arche, 2003)

Textes traduits du suédois par Per Nygren, Louis-Charles Sirjacq, Amélie Berg, Sabine Vandersmissen et Jean-Marie Piemme

 

du même auteur :
Guerre (L'Arche, 2003)
Catégorie 3.1 (L'Arche, 2000)
La veillée (l'Arche, 1989)

 

Transfigurations

Après sa mise en scène très personnelle de La Mouette au Théâtre des Amandiers, Lars Norén nous revient avec une savoureuse trilogie où s’exprime à merveille son écriture perverse et satirique. Doté d’une plume aussi aiguisée qu’un couteau de boucher, l’auteur suédois s’en donne à cœur joie pour égratigner un mythe : Eugène O’neill. Dans Embrasser les ombres, première pièce d’une trilogie révélatrice de son immense talent, Lars Norén s’emploie à décrire la fin de la vie du dramaturge américain.
Si Norén prend un malin plaisir à enfoncer un Eugène O’Neill sénile et tremblotant, à se moquer de son hystérique de femme Carlotta, et à noircir le trait en décrivant ses enfants comme de pathétiques Irlandais qui, quand ils ne sont alcooliques, sont sous l’emprise de la drogue, l’auteur fait surtout preuve d’un talent incontestable dans la mise en place d’une atmosphère glauque et surréaliste. La maison, isolée et saturée de l’omniprésence d’un singe empaillé, d’un serviteur japonais placide et d’une cuisinière fantôme — finissant ainsi de donner à la pièce son caractère hallucinatoire — figure une véritable forteresse où se joue bientôt un drame cruel et jouissif sur fond d’histoire de familles mêlant impuissance sexuelle, difficulté à vivre la filiation, jalousies et autres problèmes d’argent.
Tous aussi paranoïaques les uns que les autres, les personnages, à fleur de peau, sont capables d’une poésie extrême comme des pires vulgarités. D’ailleurs, un élément persistant dans les pièces de Norén est qu’il suffit d’une simple petite contrariété, d’un petit détail des plus anodins pour que le revirement soit total, que ce qui était acquis s’effondre, pour que les tensions explosent au grand jour et irradient. La circulation narrative, la dramaturgie, la construction des personnages, la noirceur des univers dépeints par Norén contiennent une euphorie malsaine tournant à la folie pure. La brutalité ambiante, la haine familiale, la soif d’argent, éléments somme toute banale, sont ici transfigurés. Si l’on y regarde de plus près, la précision des didascalies, des descriptions et des actions ne se contente pas de plonger le lecteur dans un monde ravagé par la frustration, elle fait monter l’angoisse des différents personnages pour affleurer à des questions plus concrètes. La problématique à laquelle sont confrontés Eugène Jr et Shane, tous deux fragilisés par l’absence d’un père artiste, et donc, peu disponible pour ses enfants, est de savoir comment gérer l’héritage laissé par un père aussi célèbre : Comment se mesurer à l’immense Eugène O’Neill ? Comment se faire un prénom ? Comment embrasser sa destinée ?
Dans Bobby Fisher vit à Pasadena, Norén dépeint à nouveau une de ces horribles familles bourgeoises dont il s’est fait le bourreau. Mais cette fois-ci, il traite son sujet sur un mode plus tragique encore. Mise en scène l’an dernier par Claude Baqué au Théâtre de l’opprimé, la pièce s’avère d’une extrême densité dramatique, d’une grande simplicité. Une famille de retour du théâtre s’apprête à laver son linge sale. La pièce a avivé les névroses de chacun et les parents insistent alors pour que leur progéniture prenne un dernier drink. Toute la famille sombre bientôt dans l’alcool, s’ébroue dans le désespoir d’une nuit où, Isabelle Habiague, incarnation gracieuse et fragile d’Ellen, ressasse sa longue descente en enfer après la mort de sa petite fille ; où son frère, le stupéfiant Nicolas Struve dans un rôle à la mesure de son talent, nage dans une incohérence proche de la lucidité. Le corps chaviré de part en part, les yeux émerveillés par la prestation des acteurs, véritables surhommes, le spectateur est traversé par de vives émotions. Le désespoir poisseux que dégagent les personnages est contagieux. Désormais, tous arrivent à un point de non-retour. Ils persistent à vivre une vie sans fin, sans but, vide de sens. Le théâtre de Norén n’hésite jamais à plonger dans la plus grande noirceur, à grossir les traits, sans jamais pour autant tomber dans la caricature ni dans un naturalisme gluant. Ses personnages sont flamboyants, terriblement humains, vivants, en lutte contre ce qui les détruit. Ils sont désespérés, certes, mais jamais complaisants ou passifs. Ils ont en quelque sorte perdu la foi mais continuent à se battre en mode automatique au prise avec un monde qui va trop vite, trop mal, qui ne se remettra jamais de son Histoire.
Avec Acte, dernière pièce de cette trilogie, Norén se fait auteur d’un terrible dialogue entre une femme emprisonnée et un médecin de passage. Il jette un regard désespéré sur le monde et son évolution depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les mots sont durs, l’ironie, mordante, l’humour, noir. Les dialogues fusent dans tous les sens, éreintent l’intimité de chacun pour déboucher sur le gâchis de deux individualités différentes et pourtant détruites. Norén représente assurément la plume la plus réjouissante des auteurs venus du nord et s’avère un digne successeur des auteurs de la percée moderne scandinave. Quand elles n’incarnent pas un édifiant témoignage de la violence de ce monde, ses pièces empruntent les voies des grands drames antiques adaptés à notre société contemporaine pour en sonder l’ampleur des désastres.

Philippe Beer-Gabel
(mars 2003)

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