La veillée
L'Arche, 1989

 

du même auteur :
Guerre (L'Arche, 2003)
Embrasser les ombres / Bobby Fisher vit à Pasadena / Acte (L'Arche, 2003)
Catégorie 3.1 (L'Arche, 2000)

 

La sortie de l'excellent Bobby Fischer vit à Pasadena de Lars Norén ne saurait tarder. Traduit par Amélie Berg et mis en scène le mois dernier par Claude Baqué au théâtre de l'Opprimé, le nouvel opus du Suédois a tenu toutes ses promesses, servit par des acteurs merveilleux de justesse, et s'annonce comme un digne successeur à l'inépuisable mine d'or que constitue Catégorie 3.1.

Pour nous faire saliver un peu plus, revenons sur un des chefs d'œuvres de l'auteur paru il y a plus de dix ans. Pièce subversive où les âmes se libèrent de toutes pudeurs, La Veillée réunit deux frères dont la mère vient de mourir. Très éprouvé, John, psychanalyste de profession, apprend une bien mauvaise nouvelle de retour à son domicile. Charlotte, son infatigable épouse, a eu l'impudence d'inviter son frère Alan - qu'il déteste - et sa femme - qu'il déteste moins… - à dormir sans son consentement afin "soi-disant" de leur éviter un pénible voyage nocturne. L'affaire tourne vite au vinaigre, leur couple battant déjà sérieusement de l'aile.

Huis-clos psychologique de haut vol, La Veillée traite de l'incommensurable distance qui sépare et rapproche deux frères l'un de l'autre, les éloigne de leurs épouses respectives. Lars Norén brosse le portrait de deux hommes empêtrés dans les liens filiaux, vivant tous deux une incapacité physique, quand elle n'est pas morale, à garder épouse et enfants auprès d'eux. En somme, la totale déliquescence de deux noyaux familiaux qui n'ont jamais réellement constitué une famille. L'impossible union, l'éternel combat entre ce qui devrait être et ce qui est, l'incapacité notable à créer, étouffés par le poids d'une histoire familiale pesante. A demi-conscients, saouls et anéantis par la fatigue, les personnages de Lars Norén délivrent leurs pensées les plus intimes, les plus douloureuses, de celles qui participent de la lente descente de cette veillée qui ne semble avoir de fin que dans l'alcool et ses débordements, dans sa dimension épique si j'ose dire.

"Evidemment les vies demandent l'évidement" écrira l'auteur Gherasim Luca.
Sous-tendu tout au long de la pièce, c'est dans cet exercice qu'excelle Lars Norén, dans ce lent évidement de la personnalité, dans le démantèlement des affects, quête dans laquelle il se plongera totalement quatre ans plus tard dans Automne Hiver ou plus récemment dans Les Démons.

Les personnages ne sortent jamais vraiment de scène, agissent dans l'ombre, existent par le son, palpable dans toutes leurs actions hors champ, à l'affût qu'ils sont du moindre micro-événement. Et la folie d'apparaître sans crier gare et de maintenir le tout en constante sustentation. Charlotte la sauvage innocente épouse de John emploie les mots comme d'autres se servent de baïonnettes, Alan buvant comme d'autres respirent. Je m'autorise à citer un court passage qui illumine le propos :

John. Tu as dit, ou… quoi ?
Charlotte. Faire l'amour
John, sans sous-entendu. L'amour ?
Charlotte. … Oui ?
John. L'amour ? Pause. L'amour avec toi ?
Charlotte. Enjouée. Oui… Oui… le faire… seulement.
John. Mmm. Pause. Où est Monica?
Charlotte. Tu peux répondre à ma question ?
John. Faire l'amour ? Ah Ah… Pourquoi ?
Charlotte. … Parce que c'est la seule rencontre possible entre nous. On peut bien baiser ensemble pour l'instant, en attendant en tout cas… Pause.
John sursaute, comme s'il était en train de penser à autre chose. Qu'est ce que tu as dit ? Pause. Mais tu ne dois pas aller te coucher et lire un exposé sur la prostitution ?
Charlotte. J'en ai lu assez … pour te comprendre.
John, souriant. Oui. C'est bien ce que je pensais. Pause. Oui, c'est gentil à toi… mais je n'ai pas vraiment…
Charlotte. Non, mais c'est bon d'habitude, une fois qu'on est lancés - après quelques heures… Pause. Méchamment. Je peux te sucer, si tu veux. Pause. Je peux te masser la queue, sans te faire crier.
John. Comment çà t'es venu ?
Charlotte. Mon envie de baiser ?
John. Comment çà se passe…
Charlotte. Ben, c'est comme le porridge le matin… et toi le soir… Je sors ta mère, ou elle participe ?

L'aisance avec laquelle Lars Norén dépeint hystérie collective, dégénérescence des classes - thème cher à l'auteur - dépendance psychologique dans le couple s'avère proprement déconcertante. Comme dans Catégorie 3.1, on a le sentiment d'être face au travail d'un peintre devant une fresque qui se dévoile par petites touches. Semblable au geste du peintre, son écriture acerbe et sans concession enlise situations et personnages dans une aporie collective, toile incandescente qui conduit les personnages droit dans le mur. Norén s'autorise les plus improbables dérapages du langage, puisant sa matière dans un puits littéralement sans fond. Poète, auteur et metteur en scène, Lars Norén émettait d'ores et déjà quelques doutes quant à la possibilité d'une vie en communauté…
Celui qui passe au scalpel les sentiments de la nature humaine sonde extrémités et limites, se joue des névroses dans une relecture trash et outrancière de Freud et concocte des dialogues cruels et incongrus à la mesure de son prestigieux compatriote Ingmar Bergman, chez qui le drame survient progressivement, alors qu'ici, son action demeure de l'ordre de l'épidermique, de l'insaisissable, ruinant tout sur son passage, plaçant Lars Norén au rang d'un des plus grands auteurs contemporains, si ce n'est le plus grand.

Philippe Beer-Gabel
(avril 2002)

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http://www.newsonline.svmedia.se/riksteatern/Cullberg_eng_rep/Noren