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du
même auteur :
Guerre (L'Arche,
2003)
Embrasser les ombres / Bobby
Fisher vit à Pasadena / Acte (L'Arche,
2003)
Catégorie 3.1 (L'Arche,
2000)
La sortie de
l'excellent Bobby Fischer vit à
Pasadena de Lars Norén ne saurait tarder. Traduit
par Amélie Berg et mis en scène le mois dernier par
Claude Baqué au théâtre de l'Opprimé,
le nouvel opus du Suédois a tenu toutes ses promesses, servit
par des acteurs merveilleux de justesse, et s'annonce comme un digne
successeur à l'inépuisable mine d'or que constitue
Catégorie 3.1.
Pour nous faire saliver un peu plus, revenons sur un des chefs d'uvres
de l'auteur paru il y a plus de dix ans. Pièce subversive
où les âmes se libèrent de toutes pudeurs, La
Veillée réunit deux frères dont la
mère vient de mourir. Très éprouvé,
John, psychanalyste de profession, apprend une bien mauvaise nouvelle
de retour à son domicile. Charlotte, son infatigable épouse,
a eu l'impudence d'inviter son frère Alan - qu'il déteste
- et sa femme - qu'il déteste moins
- à dormir
sans son consentement afin "soi-disant" de leur éviter
un pénible voyage nocturne. L'affaire tourne vite au vinaigre,
leur couple battant déjà sérieusement de l'aile.
Huis-clos psychologique de haut vol, La Veillée
traite de l'incommensurable distance qui sépare et rapproche
deux frères l'un de l'autre, les éloigne de leurs
épouses respectives. Lars Norén brosse le portrait
de deux hommes empêtrés dans les liens filiaux, vivant
tous deux une incapacité physique, quand elle n'est pas morale,
à garder épouse et enfants auprès d'eux. En
somme, la totale déliquescence de deux noyaux familiaux qui
n'ont jamais réellement constitué une famille. L'impossible
union, l'éternel combat entre ce qui devrait être et
ce qui est, l'incapacité notable à créer, étouffés
par le poids d'une histoire familiale pesante. A demi-conscients,
saouls et anéantis par la fatigue, les personnages de Lars
Norén délivrent leurs pensées les plus intimes,
les plus douloureuses, de celles qui participent de la lente descente
de cette veillée qui ne semble avoir de fin que dans l'alcool
et ses débordements, dans sa dimension épique si j'ose
dire.
"Evidemment les vies demandent l'évidement"
écrira l'auteur Gherasim Luca.
Sous-tendu tout au long de la pièce, c'est dans cet exercice
qu'excelle Lars Norén, dans ce lent évidement de la
personnalité, dans le démantèlement des affects,
quête dans laquelle il se plongera totalement quatre ans plus
tard dans Automne Hiver ou plus récemment dans
Les Démons.
| Les
personnages ne sortent jamais vraiment de scène, agissent
dans l'ombre, existent par le son, palpable dans toutes leurs
actions hors champ, à l'affût qu'ils sont du moindre
micro-événement. Et la folie d'apparaître
sans crier gare et de maintenir le tout en constante sustentation.
Charlotte la sauvage innocente épouse de John emploie
les mots comme d'autres se servent de baïonnettes, Alan
buvant comme d'autres respirent. Je m'autorise à citer
un court passage qui illumine le propos : |
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John.
Tu as dit, ou
quoi ?
Charlotte. Faire l'amour
John, sans sous-entendu. L'amour ?
Charlotte.
Oui ?
John. L'amour ? Pause. L'amour avec toi ?
Charlotte. Enjouée. Oui
Oui
le faire
seulement.
John. Mmm. Pause. Où est Monica?
Charlotte. Tu peux répondre à ma question ?
John. Faire l'amour ? Ah Ah
Pourquoi ?
Charlotte.
Parce que c'est la seule rencontre possible entre
nous. On peut bien baiser ensemble pour l'instant, en attendant
en tout cas
Pause.
John sursaute, comme s'il était en train de penser à
autre chose. Qu'est ce que tu as dit ? Pause. Mais tu ne dois pas
aller te coucher et lire un exposé sur la prostitution ?
Charlotte. J'en ai lu assez
pour te comprendre.
John, souriant. Oui. C'est bien ce que je pensais. Pause. Oui, c'est
gentil à toi
mais je n'ai pas vraiment
Charlotte. Non, mais c'est bon d'habitude, une fois qu'on est lancés
- après quelques heures
Pause. Méchamment. Je
peux te sucer, si tu veux. Pause. Je peux te masser la queue, sans
te faire crier.
John. Comment çà t'es venu ?
Charlotte. Mon envie de baiser ?
John. Comment çà se passe
Charlotte. Ben, c'est comme le porridge le matin
et toi le
soir
Je sors ta mère, ou elle participe ?
L'aisance avec
laquelle Lars Norén dépeint hystérie collective,
dégénérescence des classes - thème cher
à l'auteur - dépendance psychologique dans le couple
s'avère proprement déconcertante. Comme dans Catégorie
3.1, on a le sentiment d'être face au travail
d'un peintre devant une fresque qui se dévoile par petites
touches. Semblable au geste du peintre, son écriture acerbe
et sans concession enlise situations et personnages dans une aporie
collective, toile incandescente qui conduit les personnages droit
dans le mur. Norén s'autorise les plus improbables dérapages
du langage, puisant sa matière dans un puits littéralement
sans fond. Poète, auteur et metteur en scène, Lars
Norén émettait d'ores et déjà quelques
doutes quant à la possibilité d'une vie en communauté
Celui qui passe au scalpel les sentiments de la nature humaine sonde
extrémités et limites, se joue des névroses
dans une relecture trash et outrancière de Freud et concocte
des dialogues cruels et incongrus à la mesure de son prestigieux
compatriote Ingmar Bergman, chez qui le drame survient progressivement,
alors qu'ici, son action demeure de l'ordre de l'épidermique,
de l'insaisissable, ruinant tout sur son passage, plaçant
Lars Norén au rang d'un des plus grands auteurs contemporains,
si ce n'est le plus grand.
Philippe
Beer-Gabel
(avril 2002)

http://www.arche-editeur.com
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/N/noren2.htm
http://www.newsonline.svmedia.se/riksteatern/Cullberg_eng_rep/Noren
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