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du
même auteur :
Guerre (L'Arche,
2003)
Embrasser les ombres / Bobby
Fisher vit à Pasadena / Acte (L'Arche,
2003)
La veillée (l'Arche,
1989)
au
Théâtre des Amandiers
du
5 janvier au 24 février 2002
"Je
dis comment c'est maintenant et je voudrais que ça soit dit
sur scène. Maintenant il y a du sang, tu comprends. Maintenant
il y a du sang. Mais c'est un langage qu'on ne peut pas comprendre,
parce que personne ne l'a jamais fait avant. Ceux qui essayaient
avant voulaient être aimés. Mais moi, j'enlève
mon manteau maintenant, j'enlève tout maintenant et je suis
nu... C'est un langage nu, qu'est qu'ils vont faire avec cà?"
(quatrième de couverture)
Clochards,
héroïnomanes, schizophrènes, prostituées,
jeunes désoeuvrés, femmes aphasiques, acteur décrépi,
communiste, sans abris, tous déconstruisent la langue pour
former un langage nu, réduisant le sens à néant.
Ainsi, chaque personnage de Catégorie 3 : 1
dépèce son identité, son intégrité
physique, usant de la langue jusqu'à atteindre un point de
non-retour. Noyés dans un délire paranoïaque
qui mène à d'aporétiques questions collectives
(Dieu, Auschwitz, le suicide), ils construisent alors un
dialogue qui se dilate, s'étire, jusqu'à former une
matière mouvante, transgressant allègrement les unités
de temps, de lieu, d'action.
Lars Norén anéantit l'interstice qui précède
le dire. La parole de ces personnages relève tout d'abord
de l'appréhension physique. Lovée dans ces corps abîmés
par l'alcool, la drogue, la souffrance, elle se contorsionne. Palilalies
alternées de longs monologues confrontent le spectateur à
la monomanie d'un monde en marge, où rudesse du climat, univers
bétonné renvoient l'humain à sa condition de
simple mortel. Cour des miracles au sens propre comme au figuré,
Catégorie 3 : 1 relie l'intime à
l'universel. Les questions obsessionnelles, les désirs de
ces psychotiques sont les mêmes que ceux de tout un chacun.
Ils s'avèrent juste exacerbés à un point tel,
que leurs simples manifestations effraient, que leurs accomplissements
s'accompagnent d'un sursis.
Point de jonction de tous ces êtres déliquescents :
une folie douce-amère. Puisant sa source dans le conflit
social et l'apprentissage de la langue, cette folie engendre inexorablement
une violence intériorisée qui, à son paroxysme,
explose et devient polyphonique. En transit, elle circule par le
biais d'une parole indestructible, parole débitée
compulsivement sans le moindre espoir d'être écouté,
pas même par Dieu : "Anna : Si la mort arrive à
travers un homme... Si la mort c'est un homme... mais la mort c'est
moi... Je suis où... pardonnez-nous vos offenses... comme
nous qui sommes offensés... et... comment c'est... c'est
bien... est ce que je me suis trop maquillée... est ce que
j'ai l'air schizophrène... (...) je peux rester dans l'entrée...
contre le mur sombre... ils peuvent aller là... entendre
leur pas... voir leur pas... les enfants entrent... dans l'école...
l'école c'est l'Etat la nation... le centre... je peux rester
dans l'ombre d'un arbre... je peux voir les hommes s'approcher...
ils sont sombres... ils sont sept... moi je suis claire... la porte
est là... elle est tombée... elle est tout ce qui
est tombé... tout ce qui est tombé... se penche contre
la porte, elle ne tombe pas... elle est derrière le mur,
elle est noire, elle est pleine de trous, elle a les trous... Hey
there... You there with la la la la..." De ce langage éclaté,
extrêmement imagé, découle une folie qui ne
demeure pas moins empreinte d'une grande tendresse. Cette parole
transperce, abolit frontières et conventions pour ne laisser
percer à jour que les affects des différents personnages.
Les mots ainsi logés au sein de ces bouches meurtries ne
trichent pas et émeuvent, Lars Norén prenant soin
d'éviter l'écueil du misérabilisme au profit
d'une réelle écoute d'un langage marginal.
Ensemble de mots au seuil de la fracture, cette matière "parlante"
constamment malmenée, telle la pellicule cinématographique,
opère un changement perceptible sur le physique, la gestuelle
de ces marginaux. Les mots glissent sur leurs corps mais s'insèrent
malgré eux en leurs pores jusqu'à les asphyxier de
l'intérieur. La force surnaturelle des mots, leurs conséquences,
leur impact physique déroutent. Réceptifs à
tous les signaux extérieurs, les corps tremblent puis sombrent
sous l'oppression du monde réel. Tous s'enferrent dans un
infantilisme, lui-même mis en abyme par une parole proférée,
instinctive, impulsive, innocente, déjouant sans cesse sa
propre incohérence. Parole-barricade, seul protection gageant
de leur survie dans un monde où l'indifférence règne.
Déclinées en trois actes distincts, Catégorie
3 : 1 se décompose en outre, en de multiples microdrames
qui, chacun à son échelle, provoquent une véritable
déflagration générale, ravivant les rapports
de forces sous-tendues par la précarité de chacun.
Catégorie
3 : 1 contient en fait une force de frappe difficilement
imaginable. De ce récit fragmenté naît en quelque
sorte une "hyper-réalité" (N.d.l.r Simulacres et
Simulations de Jean Baudrillard). Les événements
qui se déroulent semblent d'abord complètement extérieurs
à toute réalité, puis petit à petit,
contaminent le réel pour devenir plus réel que le
réel, établissant ce que l'on pourrait nommer un nouveau
"seuil de réalité". Le livre met à mal la syntaxe
et sort les marginaux de leur ghetto pour développer un monde
régi par des règles tant similaires que différentes
des nôtres, l'exclusion toujours en point de mire.
Véritable fresque contemporaine, il reste à espérer
que la mise en scène de Catégorie 3 : 1 au
Théâtre des Amandiers, par Jean Louis Martinelli,
éclairera nos lanternes sur ce dernier point et qu'elle sera
à la hauteur d'un tel aperçu textuel.
Philippe
Beer-Gabel
(novembre 2001)

http://www.arche-editeur.com
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/N/noren2.htm
http://www.newsonline.svmedia.se/riksteatern/Cullberg_eng_rep/Noren
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