Contretemps
Flammarion, 2004

 

Albert Einstine (ne pas confondre avec l’autre, bien que cette quasi homonymie soit voulue par la mère du personnage), chercheur au CRESNH (Centre de Recherche et d’Etudes sur la Nature Humaine – tout un programme), fervent lecteur de H.G. Wells, a réinventé une machine à naviguer dans le temps, sur laquelle nous n’avons que peu de détails. Car la question – comme l’intérêt du roman – ne réside pas dans les explications techniques qu’un vrai récit de science-fiction nécessiterait : il ne s’agit pas de cela, mais plutôt de littérature-fiction, ou de fable littéraire. Bref, ce qui compte pour notre narrateur, ce n’est pas l’aventure scientifique, mais la gloire artistique.

L’idée est excellente : les voyages d’Albert Einstine lui permettent de devenir le héros de la plus grande supercherie littéraire de tous les temps… S’arrangeant pour atterrir à Dublin au tout début du XXe siècle, il écrit Ulysses avant Joyce (en se contentant tout simplement de recopier une édition moderne du chef d’œuvre qu’il a eu soin d’emporter avec lui), ce qui lui vaut l’admiration du grand James, lequel renoncera à sa carrière d’écrivain ; de même, de retour en France, avec Voyage au bout de la nuit et ses suites, qu’il intitulera sans vergogne Mort à crédit I, II, III, damant le pion à Céline ; de même encore avec Beckett (mais ce sera une autre affaire, qu’il serait dommage de dévoiler ici). La gloire sera donc au rendez-vous : fréquentation des milieux artistiques et éditoriaux les plus notoires, interviews prestigieuses, Prix Nobel… La gloire, et la sensation de peser d’un poids décisif sur la destinée de certains écrivains (ou ex-futurs écrivains) et sur l’histoire des livres.

Fable littéraire, disions-nous, qui met en jeu avec humour et vivacité (passons sur quelques négligences et facilités d’écriture d’un narrateur qui, il est vrai, n’est qu’un copiste) de grands moments et de grands noms de la littérature du début du XXe siècle (Proust et Gide aussi se promènent à travers les pages, Gallimard et Grasset y rivalisent, Jean Paulhan arrive à la NRF…). On a plaisir à fréquenter ces gens, à les considérer sous des angles originaux et inattendus, par l’entremise d’une formule magique et de l’imaginaire romanesque.

Jean-Pierre Longre
(juin 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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