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Passages
Voici
le premier roman d’une auteure australienne qui vit aujourd’hui
à New York et qui signe ici un texte original et fort, habité
par un personnage auquel on s’attache très vite.
L’héroïne se nomme Reason Cansino : sa mère
Sarafina l’a prénommée ainsi comme pour la munir
des choses qu’elle aurait voulu croire essentielles : la logique,
la raison et les mathématiques, en réaction contre
sa famille et surtout sa propre mère, la sorcière
Esmeralda Cansino. Reason est une adolescente qui vit une situation
de rupture très douloureuse au moment où nous faisons
sa connaissance. Sa mère vient d’être internée
dans un hôpital psychiatrique et Reason, encore mineure, est
confiée à sa grand-mère Esmeralda, qui vit
à Sydney. Depuis son enfance, Reason et Sarafina ont fui
pour échapper à la lignée des sorcières
à laquelle elles appartiennent malgré elles et Sarafina
a toujours mis sa fille en garde contre celle qu’elle considère
comme extrêmement dangereuse et puissante. Aussi, lorsque
Reason arrive dans la maison de sa grand-mère, qu’elle
n’a vue qu’une fois, elle s’est jurée de
ne rien dire, de ne rien manger et de s’enfuir le plus rapidement
possible. Pourtant la maison qu’elle découvre est belle
et accueillante, n’a rien à voir avec l’antre
d’une sorcière que le folklore a tendance à
montrer, la chambre qu’elle occupe a été préparée
avec soin et Esmeralda fait son possible pour mettre sa petite-fille
à l’aise. Reason tient bon et s’en tient au silence,
fait connaissance avec Tom, le jeune voisin, qui voue une admiration
sans failles à Esmeralda, et prépare son évasion.
Dans l’arrière-cour de la sorcière, elle trouve
une porte, la franchit et se retrouve à New York en plein
hiver, dans le froid et le neige, sans comprendre où elle
est et comment elle y est arrivée.
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Elle
rencontre une jeune fille, Jay-Tee, qui la recueille et qui
va l’aider à découvrir qui elle est. Au
fur et à mesure que les jours passent, Reason se demande
si sa mère lui a dit la vérité, va apprendre
des bribes de l’histoire de sa famille, rencontrer l’homme
glacé qu’est son grand-père et accepte
finalement l’idée qu’elle est une sorcière,
qu’elle ne peut échapper à cette évidence
et qu’elle doit trouver quelle est sa magie et comment
la contrôler si elle ne veut pas mourir trop jeune.
Autour d’elle, des personnages guettent, dont on se
demande qui ils sont vraiment et ce qu’ils veulent :
sa grand-mère et son grand-père qui sont en
guerre, Tom, venu la chercher, Jay-Tee, sorcière elle
aussi et le frère de cette dernière, qui devient
peu à peu son amie… |
Roman
fantastique, certes, puisque les personnages sont tous des magiciens,
tout en étant très nettement ancrés dans notre
monde d’aujourd’hui en en utilisant les technologies,
mais surtout un beau roman sur le passage, le passage de l’enfance
à l’âge adulte, de l’innocence à
l’affirmation de soi et des choix qu’il faut faire et
assumer, de la chaleur au froid, d’un monde à un autre,
où cohabitent magie et modernité. Le propos est sombre
souvent, car l’héroïne a du mal à comprendre
et à accepter les codes qui régissent l’univers
qu’elle découvre progressivement. L’écriture
aussi souligne le propos en alternant de courts chapitres à
la première personne où l’on entend la voix
de Reason, une jeune fille pleine de ressources mais décalée,
et des chapitres plus longs à la troisième personne
où l’on peut prendre un peu plus de champ et regarder
de l’extérieur comment se comportent les personnages.
Les personnages, justement, sont denses et ils suscitent beaucoup
d’interrogations. On a du mal à déterminer s’ils
sont bons ou mauvais, amis ou ennemis : ils ont tous, semble-t-il,
leur part d’ombre et de lumière, de secrets et de vérités,
de trahisons et de paroles dites, qui font qu’on a très
envie d’en savoir plus pour mieux les cerner.
On est loin ici des romans de sorcellerie classiques qui usent et
abusent parfois des mêmes poncifs. On prend énormément
de plaisir à cheminer avec Reason, un personnage que l’on
accompagne longtemps, même une fois le livre refermé,
en attendant la suite…
Catherine
Gentile
(avril 2006)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse
et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

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