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Un
Orient onirique
Lire La
Nuit du Destin, c’est entrer dans le monde magique
d’Asa Lanova et parcourir un Orient suranné, émouvant
et envoûtant : « Tout, ici, se confond : légende
et réalité, suavité et violence, et ce passé
qui s’impose au présent et qui en fait une mémoire
de pierres à la fois immobile et en perpétuel mouvement
» ; un pays de contrastes et d’oppositions «
où le bonheur est si proche du malheur ». Le lyrisme
poétiquement anachronique d’Anne, la narratrice, fait
pénétrer le lecteur au coeur d’une Alexandrie
mythique et passée pour traduire un présent transfiguré
par le souvenir, inscrit en pleine légende, alliage du vrai
et du faux : «Les lieux, malgré l’absence,
font parfois de nous ce qu’ils veulent. (...) Ainsi alors
que je les croyais exorcisés par ma mémoire, suis
je revenue sur ces rivages où pourtant je savais ne retrouver
que des bribes décolorées de mon passé. Alexandrie...
». La narratrice, qui entretient avec cette ville des
rapports intenses, pense le présent à partir du passé.
Elle suit les traces d’Ismaël, un jeune homme fascinant
et mystérieux, l’absent intensément présent,
rencontré alors qu’elle était étudiante.
A cause de Laylah - femme plus âgée que lui, énigmatique,
à la beauté sublime - son initiatrice et son premier
amour, qui a préféré fuir à l’apparition
des premières flétrissures corporelles causées
par le temps, Ismaël s’est engagé dans la rigoureuse
confrérie « Les Aigles d’Osiris » qui «
refus(e) toute concession ». Pour l’amour de Violanta,
double de Layla ( ?) « à la beauté sculpturale
(...) à la pâleur fiévreuse », Ismaël
tente vainement de rompre avec cette confrérie secrète.
A partir de là, « il (a)soudain le sentiment que
quelque chose de grave (va) se passer. Quelque chose contre quoi
il ne pour(ra) rien ». Le destin est alors enclenché
inexorablement. Ismaël disparaît. Anne, Negma, Violanta,
Rhoda partent en quête de cet être de passage qui circule
d’un lieu à un autre sans s’établir, afin
de découvrir « la trajectoire de son existence
».
Deux mondes
s’opposent autour d’Ismaël, le monde des femmes,
figures esthétiques et bénéfiques dont les
destinées lui sont liées : la tragique absence de
la mère « idolâtrée »,
trop tôt disparue, compensée par l’amour dévoué
de Rhoda, la servante aux pouvoirs occultes, Leylah, l’amante
intensément aimée, Negma, « la jeune cousine
que, indifférent à l’amour depuis l’abandon
de Laylah, (...) il avait épousée, (...) obéissant
par désespoir aux principes de l’endogamie imposés
par son père », Violanta, la seconde et ultime
passion. En face, le monde des hommes, mortifère et violent
: le père, séducteur qui a laissé mourir son
épouse de consomption, et les membres de la secte, intransigeants
et omniprésents, le cou enveloppé d’une écharpe
dont la blancheur exalte la personnalité, objet inutile,
signe pour les seuls initiés.
Dans La
Nuit du Destin, la femme est sacralisée, mythisée,
le désir sublimé. C’est la femme sans enfant.
Celle qui enfante en meurt (la mère d’Ismaël).
L’amour idéal, violent, à l’aspect tragique
et irréversible, tisse ses fils soyeux et dorés avec
ceux des amours pathétiques du poème pré-islamique
du « Majnûn », « Le fou de
Laylâ ». Les histoires des amants s’imbriquent
et se superposent. Des êtres sublimes poursuivent un amour
idéal irrémédiablement voué à
la rupture et à la mort. L’amour et la mort, intimement
liés, ne se combattent pas, ils sont même nécessaires
l’un à l’autre : « pour que l’amour
demeure sans dégoût, il faut que la mort l’achève
au plus fort de sa flamme ». Un amour trop beau, trop
intense ne peut que disparaître : « Le plus bel
amour n’est il pas celui qui, à peine réalisé,
est brutalement interrompu ? ». Toutes les émotions,
tous les sentiments sont exacerbés, excessifs, intenses.
Ainsi, Asa Lanova voue une prédilection pour les états
paroxystiques : le «visage exalté »
de Violanta, sa « pâleur fièvreuse »,
la « passion irrationnelle » qui la lie à
Ismaël. Il y a toute une esthétique de la rupture chez
elle, avec ces femmes consumées par une brûlure intérieure,
belles mais pâles, et dont la rougeur des lèvres évoque
le gardénia.
L’écriture
d’Asa Lanova sollicite tous les sens. Elle emprunte à
la peinture en jouant sur la lumière : « je voyais
scintiller au soleil, à ses poignets, une dizaine de bracelets
d’or ». Les mains de Rhoda décorées
de « poissons vert-de-gris (...) agités de tressaillements
» se transforment en substance picturale. Le corps de
la femme devient objet d’art. Rhoda se métamorphose
en une « statue de basalte ». L’ouvrage
est aussi parcouru par les parfums, «elle m’avait
fait penser à la fleur, d’une pureté incomparable,
du gardénia, peut être à cause de ce parfum
qui émanait d’elle et qui, tout en rappelant la senteur
de cette fleur, pouvait être une exhalaison naturelle de sa
chair ». La femme, notée à travers des
sensations de parfum, secrète des fragrances naturellement
agréables, dépourvues d’artifice : c’est
la femme-fleur au parfum inoubliable et enivrant. Les mythes de
la femme orientale, de l’Orient, l’attrait du désert
(« Ce désert qui révèle la suprématie
de la Grâce... »), chers à Baudelaire, Nodier,
Nerval... hantent la pensée de la narratrice. Asa Lanova,
influencée par la littérature du XIXe siècle,
donne à voir, avec une écriture soignée d’esthète,
un Orient total de rêve emporté par les «tourbillons
de poussière ocre, (les) grands ciels que cisaille le vol
des faucons, (les ) quartiers de brique rouvieuse. »
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Et sous
l’Egypte contemporaine, l’Egypte ancienne ressuscite.
Le télescopage des souvenirs de l’Egypte antique
ancrée dans une sagesse immémoriale dotée
de forces occultes et de l’actuelle Egypte entraîne
le lecteur vers un Orient mythique et onirique rempli de
contrastes et de contradictions. Dans ce roman, véritable
poème en prose élégiaque, l’écriture
procède par fusion des contraires (« Bien-aimée,
exécrable Alexandrie »). Dominée
par le besoin d’exprimer l’inexprimable, Asa
Lanova, écrivain à la sensibilité exacerbée,
recherche l’épithète rare, la quintessence
mallarméenne, sans snobisme ni grandiloquence. Avec
elle, tout possède un caractère précieux
et lumineux. Vibrant sous sa plume, les mots recréent
le réel et permettent l’accès à
la Beauté.
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Annie
Forest-Abou Mansour
(avril 2008)
Annie
Forest-Abou Mansour, professeur certifié,
docteur ès lettres, est passionnée de littérature,
de critique littéraire, de cinéma et de théâtre.

http://www.campiche.ch
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