Le jour où Lania est partie
Carole Zalberg

Nathan Poche, collection C’est la vie ! 2008
à partir de 8-9 ans

 

 

 

L’engagement, mais pas seulement

Lania vit dans son village, entourée de ses frères et sœurs, de parents aimants qu’elle aide aux champs. Malgré les sécheresses ou les inondations, la pauvreté endémique et les nombreuses responsabilités qui lui incombent, elle aime cette existence simple, la seule qu’elle connaisse, même si elle cherche sa place, entre les « grands » et les « petits », et rêve au jour où enfin elle sera « grande » elle aussi. Mais quand des étrangers viennent proposer à ses parents de l’emmener travailler en ville (« Vous voulez son bonheur, n’est-ce pas, alors laissez-la partir avec nous »), tout va trop vite pour que la fillette sache comment réagir – « Elle est triste, mais se dit que c’est peut-être ça, devenir grand. ». Loin de son village natal, de ceux qu’elle aime, Lania s’accoutume peu à peu à vivre enfermée dans un appartement froid et sans vie, employée illégalement comme petite bonne à tout faire par une femme ni cruelle ni attachante, plus pathétique que haïssable.
La trame de ce court roman est classique : une fillette arrachée à sa famille doit trouver de nouveaux repères dans un univers déstabilisant, dépourvu de chaleur humaine, envahi d’objets dont elle ne connaît pas l’usage ; entourée de gens qu’elle a du mal à comprendre, Lania n’a pas nécessairement conscience de sa condition d’esclave, mais elle sent bien que quelque chose n’est pas normal, que la vie « mécanique » qu’elle mène désormais ne peut être la seule qui lui soit réservée. Alors elle rêve de son village, les souvenirs remontent et l’aident à surmonter le quotidien… jusqu’au jour où une rencontre va tout changer.
On aura compris qu’à travers l’histoire de Lania, l’auteure entend dénoncer les injustices faites à l’enfance (privée d’école, de famille, d’amour – et tout simplement d’enfance), et l’on repense entre autres au roman de Mano Gentil, Liberty Chérie, qui traitait un thème similaire ; mais au-delà des aspects engagés du roman, d’autres qualités affleurent, des éléments qui permettent au roman de se dégager d’un utilitarisme parfois irritant en littérature jeunesse, et qui expliquent le plaisir qu’on prend à le lire : l’écriture sereine, le traitement tout en sobriété, qui évite de jouer sur la corde sensible, exposant les faits tels quels, sans manichéisme abusif, mais aussi la poésie qui émane de la vie d’avant (celle qui se déroule au village, pourtant rarement idéalisée), ou encore la finesse avec laquelle le choc de la rupture, les sentiments d’angoisse et les émotions successives de la fillette sont évoqués.

Ajoutons que l’ensemble, sans être atemporel, se déroule dans un lieu indéterminé – probablement l’Afrique ? Peut-être les illustrations, même en étant réussies, nous incitent-elles à le croire et dictent-elles ce choix. En tout cas un pays dont les caractéristiques restent suffisamment floues pour permettre d’universaliser quelque peu le propos et laisser le lecteur libre de faire jouer son imagination.

B. Longre
(mars 2008)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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