Cette langue qu’on appelle le français
Internationale de l’Imaginaire, nouvelle série, n° 21, Babel, 2006.

 

 

Le français, langue d’origine étrangère

 

Dans le cadre des contributions de la Maison des cultures du monde à Francofffonies - Le Festival francophone en France, la revue Internationale de l’Imaginaire a proposé à une bonne trentaine d’auteurs de s’exprimer sur « l’apport des écrivains francophones à la langue française ». Qui de mieux placé que ces écrivains venus d’ailleurs (que le français soit leur langue maternelle ou leur langue d’adoption) pour développer un thème qui, tout en se rattachant à une préoccupation d’aujourd’hui, sort un peu des sentiers battus et rebattus ?

Evidemment, cela donne un foisonnement d’idées, de réactions, selon l’expérience, les origines, la sensibilité de chacun – et la préface de Jean Duvignaud, qui place l’ouvrage sous le signe du paradoxe historique et du métissage, annonce l’intérêt de la suite : « Une langue – la nôtre – n’est pas une institution momifiée, prisonnière de ses frontières, mais une attente, une promesse ».

Langue ouverte et plurielle, le français a des chances d’inaugurer « un nouvel universalisme » (la formule est de Naïm Kattan), « un dialogue pour la culture », comme le dit, entre beaucoup d’autres, Jean-Baptiste Tati-Loutard : « La francophonie africaine aura sans doute permis aux Français d’échapper à l’ethnocentrisme hexagonal » (on peut assurément le dire de toutes les francophonies). Il ne s’agit donc pas de « défendre », ni même d’« illustrer » une langue rigide et figée, mais de « reculer les frontières linguistiques et géographiques pour inventer de nouveaux territoires, au-delà de l’histoire », selon José Pliya ; ou, tout simplement, de « donner la parole » à la langue, selon Virgil Tanase.

Il ne devrait pas non plus s’agir de se limiter à l’existant, dénoncé par Vénus Koury-Ghata (« Les francophones de notre espèce sont déballés une fois l’an pour la semaine de la francophonie, puis soumis à un interrogatoire serré : "Pourquoi écrivez-vous en français ?", "Qu’est-ce que cette langue vous apporte ?" »), mais de favoriser une vraie langue de création, toujours en évolution : « Le français, tel que je l’écris, ou même tel que je le parle, c’est une langue que je fabrique », lance Driss Chraïbi (cité ici par Abdourahman A. Waberi à propos de l’« Afrique des langues prêtées, Afrique des langues mêlées »). Certains vont jusqu’à contester la question qui leur est posée : Abdeljelil Lahjomri voudrait plutôt parler de « l’influence des écrivains francophones sur la langue arabe, et de leur apport à la culture de leur pays » – programme qui toutefois ne contredit pas vraiment ce qu’avance Georges-Emmanuel Clancier à propos d’« unité et multiplicité des lettres françaises».

Ces quelques aperçus ne rendent pas totalement compte des constats, opinions, hypothèses, affirmations, réfutations développés dans le livre. De l’Afrique aux Antilles, du Québec au Liban, de l’Europe au Maghreb, il faudrait s’en remettre à tous les écrivains invités, à toutes les plumes qui mettent leur talent littéraire au service d’une réflexion multiple. On se contentera – mais quel contentement ! – de laisser chanter René Depestre dans un extrait de son « libre éloge de la langue française » :

De temps à autre il est bon et juste
de conduire à la rivière
la langue française
et de lui frotter le corps
avec les herbes parfumées
qui poussent en amont
de nos vertiges d’anciens nègres marrons.

Jean-Pierre Longre
(juillet 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

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Lire aussi
La Francophonie de Claire Tréan - Le Cavalier Bleu, « Idées reçues », 2006
Les voleurs de langue de Jean-Louis Joubert - Philippe Rey, 2005

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