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la
pièce a fait l'objet d'une création, le 16 novembre
2004 au Théâtre Poème à Bruxelles.
Mise en scène Sue Blackwell
Avec Eric Parisis, Joachim Defgnée, Nicole Jacquemin, Valérie
Salme, Antoni Lo Presti, et la voix de Monique Dorsel. Scénographie
: Zenel Laci. Éclairages : Christian Léonard.
À qui la faute ?
Eclipsé
par la figure d’Œdipe et son inévitable complexe,
Laïos demeure, dans la conscience collective, un personnage
de seconde zone, sans épaisseur, juste bon à remplir
son rôle symbolique en étant assassiné par le
fils... Ainsi, en s'attaquant à la figure du père
et à la pré-histoire du mythe, Vincent Magos (psychanalyste
et romancier) comble un creux littéraire et dramatique, mais
pas seulement ; car lorsque l’on aborde le champ de la psychanalyse,
c'est la tragédie de Sophocle qui vient à l'esprit,
et l'on sait que le dramaturge antique, en recentrant l'action autour
du fils, a relégué le père à l'arrière-plan.
En réalité, Œdipe Roi n’est que
le dernier acte de l'histoire (que ce soit celle du mythe ou du
complexe élaboré par Freud…) et l'on oublie
(ou on ignore) que la faute originelle revient à Laïos,
coupable d'avoir abusé sexuellement d'un petit enfant (un
garçon qui aurait pu être Œdipe ou qui, en tout
cas, préfigure symboliquement le fils), en prenant ses désirs
au pied de la lettre, aveuglé par la jouissance à
venir, indissociable de celle que confère toute position
de pouvoir, qu'il soit d'ordre intime ou politique.
Le roi de Thèbes
a été chassé de sa ville par Amphion et Zéthos,
fils de Zeus et d’Antiope (pour l’anecdote, les jumeaux
ont été abandonnés, enfants, sur le mont Cithéron,
puis recueillis par des bergers – l’histoire se répétera
avec Œdipe) ; Laïos s'est réfugié dans le
Péloponnèse chez le roi Pélops, où il
s'affaire à la reconquête de Thèbes. C'est là
qu'il tombe sur le charme de Chrysippos, jeune prince encore choyé
par sa mère. Contre l’avis du fidèle Phorbas,
il parvient à apprivoiser l'enfant, avant de le violer ;
de honte, Chrysippos se suicide. Laïos, craignant la colère
du père, s'enfuit pour rejoindre Thèbes, après
avoir été visité par un spectre qui lui fait
part de la malédiction : " Que ta descendance se
dessèche dans le sein de ta femme. N’aie jamais d'enfant.
Jamais ! Essaie d'avoir un fils, il te tuera et couchera avec sa
mère." À nouveau maître de Thèbes,
il décide de prendre pour femme la toute jeune Jocaste. Sa
touchante naïveté et sa joie d’être reine
sont vite émoussées quand elle comprend quel homme
elle a épousé : vulgaire, brutal et lubrique, politicien
sans scrupules, il refuse son amour et elle doit ruser afin de l'obliger
à concevoir un enfant – condamné par son père
avant même de naître. Le troisième acte débute,
comme les précédents, par un discours de Laïos,
homme public, s'adressant à ses "chers compatriotes"
pour annoncer qu'il va prendre en main "la crise - j'ai
nommé la Sphinge". Ce dernier personnage devient
omniprésent au fur et à mesure qu’avance l’intrigue
– elle intervient, de litanies glaçantes en énigmes,
et se joue des personnages-marionnettes avec habileté, incarnation
du mal ou des pulsions inconscientes qui existent en chaque humain
; mieux, elle tente de mettre Œdipe en garde : « C’est
moi qui possède la connaissance. Et voici pourquoi –
écoute ceci Œdipe - : je suis le fruit de la passion
de ma mère Echidna pour son propre fils ! (…) Débrouille-toi.
Joue les hommes conscients, les pères responsables, les rois
attentifs, les gestionnaires avisés… L’obscurité
est plus profonde que tu n’imagines.». Œdipe
pense avoir vaincu la Sphinge... en réalité, elle
a le dernier mot et on connaît la suite.
Tout comme Tendre
et Cruel de Martin Crimp réinterprète
la fin du général Héraclès, Laïos
est une relecture passionnante du mythe et prouve que si l'on veut
parler du fils, il faut aussi parler du père et remonter
aux origines pour appréhender la chute.
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Mais
au-delà de la simple allégorie qui a tant servi
à Freud, c’est la contemporanéité
du texte qui domine. Vincent Magos ponctue la parole de Laïos
de termes et de points de vue assurément modernes,
conférant au personnage des traits que l'on retrouve
chez bon nombre d'hommes politiques. La pédophilie
initiale de Laïos (sujet intéressant particulièrement
l'auteur, qui a aussi dirigé un ouvrage collectif,
Procès Dutroux : penser l'émotion)
et ses violentes pulsions sexuelles incarnent toute une gamme
de perversions intimes, quelles qu’elles soient, plus
tard sublimées à travers le savant exercice
du pouvoir ; il offre le visage paisible d’un bon démocrate
désirant le meilleur pour son peuple ou d’un
guerrier paradoxalement assoiffé de justice, de «pureté»
et de paix, mais le lecteur n’est pas dupe : habile
orateur abusant de clichés redondants, fieffé
manipulateur, c’est dans l’intimité qu’il
se dévoile. |
D’abord
avec Phorbas, à qui il confesse son attirance compulsive
pour Chrysippos : «Depuis mon arrivée, Chrysippos
me cherche. Mais il est timide, ne sait comment s'y prendre. C'est
à moi de le guider. Pas à pas. Et lentement, patiemment,
de l'ouvrir aux délices de la chair. (...) Sous quel prétexte
empêcherait-on les plus jeunes de jouir de leur corps ? N'est-ce
pas notre devoir que de les aider à s'épanouir ? ».
En se prenant pour un pédagogue afin de légitimiser
ses actes pédocriminels, en faisant passer sa propre jouissance
avant toute chose, en semant la confusion entre générations,
entre la sphère privée et la sphère publique,
en brisant les interdits, en transgressant outrancièrement
« l'ordre établi », Laïos voudrait
faire croire qu'il pose les fondations «d'une véritable
démocratie... », alors qu'il ne fait que rationaliser
ses perversions. Dans le même temps, son cynisme apparaît
au grand jour quand il confie à Phorbas la mission de corrompre,
non plus un enfant, mais... la presse thébaine: «C'est
grâce aux médias que s'éliminent les ennemis
et se gagnent les guerres : fictions et réalités ne
sont jamais qu’interprétations d'une même chanson…
» Un refrain, justement, dont on connaît les effets.
Laïos est aussi l'incarnation de l'impérialisme expansionniste
qui, sous couvert de «progrès», cherche
à étendre sa puissance économique ; il parle
de «productivité», et d'«entrepreneurs»,
explique qu'il faut «rénover agriculture, entreprise
et commerce» et s'autoproclame «l'homme nouveau,
celui qui n'a plus peur des dieux.»...
L’auteur reste fidèle au mythe, ce qui rassure le lecteur,
mais en poussant toujours plus loin la caricature d'une figure paradoxalement
complexe, qui cristallise dans un même mouvement tous les
effets pervers du pouvoir (paternel, royal...) mêlant ainsi
différentes strates de lectures possibles (le politique,
l'intime, et les désirs inconscients qui traversent le personnage),
favorisant une pluralité d’interprétations et
de questionnements - une richesse textuelle et une polysémie
dramaturgique qui ravivent brillamment le mythe et étendent
ses significations jusqu'à toucher chacun d'entre nous.
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice
depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone,
asiatique, orientale etc.), à la littérature pour
la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

sur
la question pédophile, on lira aussi
Enfants, sexe innocent ? Soupçons
et tabous
collectif dirigé par Marcela Palacios (Autrement,
2005)
http://www.lespierides.com/in/
http://www.litteral.be/in/index.php
Vincent
Magos a aussi écrit quatre romans (Ed.
Luce Wilquin)
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