Jhumpa
Lahiri, interprète de l'entre-deux.
L'existence
d'une littérature indienne anglophone spécifiquement
féminine est décrétée officielle aux
Etats-Unis par le jury du Pulitzer Prize*, cette année décerné,
pour la fiction, au recueil d'une nouvelliste américaine
d'origine Bengali, qui navigue avec aisance entre deux mondes bien
distincts. Sans renfermer la poésie de celle de Chitra
Divakaruni ou de Bharati Mukherjee, la prose de Jhumpa
Lahiri n'en demeure pas moins éblouissante par sa fluidité
et sa retenue, d'une belle précision, mettant ainsi l'auteur
au rang de celles et ceux dont on sait que la simplicité
apparente du style dissimule un univers complexe et respirant l'indicible.
Il en est de même pour les intrigues de ces neuf nouvelles,
qui se déroulent principalement aux Etats-Unis mais aussi
en Inde : un couple meurtri par la naissance d'un enfant mort-né
(A temporary matter) ; des souvenirs d'enfants (When Mr
Pirzada came to dinner, Mrs Sen's) marqués par une rencontre
étrange et complice (et souvent, c'est grâce au regard
d'un enfant que l'auteur apprivoise son lecteur ; de ces nouvelles
dont le narrateur est un enfant devenu adulte, émane une
nostalgie douloureuse) ; la journée de Mr Kapasi, 'interprète
de maladies / de maux', guide touristique en fin de semaine : confronté
à une famille américaine en visite dans son pays d'origine,
l'Inde, il observe puis tombe sous le charme de Mrs Das, épouse
indifférente (Interpreter of maladies) ; la liaison
terne et ordinaire d'une jeune américaine et d'un Indien
émigré marié et la rencontre de cette même
femme avec un jeune garçon Indien (Sexy)...
L'auteur ne cesse d'interroger la rencontre déboussolante
de deux cultures et sa vision optimiste tout en demi-teintes, empreinte
de sagesse et de tolérance, ne peut que séduire :
Ni rejet, ni cataclysme, plutôt un étonnement, une
curiosité toute naturelle. Les immigrants indiens en Amérique
(ou en Grande-Bretagne, dans The third and final continent)
malgré leur trouble et leur désir de conserver un
tant soit peu leur identité, s'adaptent aux vies qu'ils se
sont choisies, ou qu'on a choisies pour eux... même si parfois,
en Amérique, les mésententes conjugales s'épanouissent
comme cela n'aurait pu se passer en Inde (A temporary matter,
This blessed house).
Paradoxalement, c'est dans les deux nouvelles purement indiennes,
sans exotisme de bazar, qu'on est touché par une vision humaniste
universelle illustrée par les déboires de deux femmes
simples : Boori Ma (A real durwan) et Bibi Haldar (The
treatment of Bibi Haldar) ; toutes deux pariah, la première
par son statut de balayeuse et la deuxième par un mal étrange
et honteux, elles seront à la merci de la cruauté
ou de la compassion de leurs voisins. Là encore, la leçon
de tolérance prédomine : accepter l'autre dans toute
sa différence, quel que soit son genre, sa position sociale
ou son pays d'origine : homme ou femme, Indien ou Américain,
riche ou pauvre, enfant ou adulte...
Il semble que sa double identité permet à l'auteur
d'obtenir ce ton étincelant et sobre à la fois et
de multiplier les narrateurs, dont les voix nous parviennent sincèrement
authentiques. Cet ouvrage est un hymne polyphonique, doux et profond,
à un monde multiculturel parfaitement vivable, qui s'affirme
ici sans utopie.
B.Longre
*
Ceci avait déjà eu lieu en Grande-Bretagne, lors de
l'attribution du Booker Prize au vibrant The god of small
things d'Arhundati Roy (Le Dieu des petits riens)
en 1997.

voir
aussi
The
Namesake, Harper
Perennial, 2004
Pulitzer Prize
http://www.pulitzer.org/year/2000/fiction/bio/
analyses
http://endeavor.med.nyu.edu/lit-med/lit-med-db/webdocs/
http://www.saja.org/lahiri.html
http://www.gallimard.fr
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