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Le
goût de la reprise
Dany Laferrière
se dit fatigué, et voilà qu’à deux mois
d’intervalle il publie deux livres. Certes, l’un est
la réédition, revue et augmentée, d’un
recueil paru en 2001 chez Lanctôt (à Montréal,
déjà), et l’autre un ensemble de récits
(réunis sous l’appellation générique
de « roman », confirmant leur unité de ton, de
lieu et de sujet), dont quelques-uns ont servi de scénario
au film de Laurent Cantet. Gageons que si la fatigue de l’auteur
est sincèrement proclamée, elle n’est pas stérile.
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C’est
d’ailleurs ce dont semble le persuader son éditeur,
dans l’avant-propos plein d’humour de Je
suis fatigué : « Quand il n’y
a plus rien à dire, tu me conseilles de redire ? »
Et qu’il redise ou qu’il ajoute, c’est toujours
un régal pour le lecteur ; en douze chapitres (depuis
« Le parc » jusqu’à « Un monde
sec » – toute une géographie littéraire),
se succèdent anecdotes, réflexions, dialogues
avec soi-même, monologues, humeurs, souvenirs… Le
tout, flottant sur une écriture limpide, navigue entre
les trois villes où Laferrière a vécu,
où il vit encore simultanément, par la présence
physique ou mentale : « Port-au-Prince occupe mon
cœur. Montréal, ma tête. Miami, mon corps.
[…] Moi, je ne quitte jamais une ville où j’ai
vécu. Au moment où je mets les pieds dans une
ville, je l’habite. Quand je pars, elle m’habite.
» Pot-pourri, « pot-au-feu »,
comme le dit l’auteur, Je suis fatigué
est un livre bouillonnant, dont le fumet tient
ses promesses : une fois qu’on a soulevé le couvercle,
on ne peut pas se lasser d’y goûter, même
à brèves lampées. |
La lecture de
Vers le Sud est un autre type de consommation.
On y retrouve bien sûr la prédilection pour le lapidaire,
puisqu’il s’agit là encore d’un ensemble
de textes relativement brefs, mais dont l’assemblage, clairement
narratif, est plus visiblement cohérent, autour du personnage
de Fanfan, jeune « faune » à la peau noire d’Haïti.
Tout se passe dans la chaleur sensuelle de l’île, où
s’affrontent, s’attirent en des relations irrésistibles
et passionnelles les corps blancs (souvent ceux de femmes en mal
d’amour) et les corps noirs (ceux de jeunes garçons
en quête de reconnaissance et d’argent). Le sexe a ses
exigences, mais aussi la vie, tout simplement, avec ses évidences
et ses mystères, les manques et les besoins du corps et du
cœur ; et il y a ce Sud obsédant, avec la clarté
de la mer, de la terre et du ciel, avec ses nuits torrides et angoissantes,
avec son présent où se côtoient sans vergogne
l’amour et le commerce, avec son passé colonial qui
ressurgit lorsqu’on nous rappelle que pour un Noir, le corps
blanc, même si on s’en éprend, reste encore «
la chair du maître ».
Deux livres
différents quant à l’atmosphère, quant
à la portée aussi, personnelle ou romanesque ; deux
livres qui pourtant peuvent se lire coup sur coup ; deux livres
qui, malgré les dénégations de l’auteur,
en appellent d’autres.
Jean-Pierre
Longre
(janvier 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine à
l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau en scènes,
Presses Universitaires de Limoges, 2005.
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du
même auteur
Le goût des jeunes filles,
VLB éditeur, Montréal, 2004 / Grasset
2005
http://www.edtypo.com/
http://www.grasset.fr/
Vers
le Sud, un film de Laurent Cantet, d'après trois
nouvelles de Dany Laferrière.
- sortie le 25 janvier 2006.
http://www.hautetcourt.com/fiche.php?pkfilms=105
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