Je suis fatigué
Typo, Montréal, 2005

Vers le Sud
Grasset, 2006

 

 

Le goût de la reprise

Dany Laferrière se dit fatigué, et voilà qu’à deux mois d’intervalle il publie deux livres. Certes, l’un est la réédition, revue et augmentée, d’un recueil paru en 2001 chez Lanctôt (à Montréal, déjà), et l’autre un ensemble de récits (réunis sous l’appellation générique de « roman », confirmant leur unité de ton, de lieu et de sujet), dont quelques-uns ont servi de scénario au film de Laurent Cantet. Gageons que si la fatigue de l’auteur est sincèrement proclamée, elle n’est pas stérile.

C’est d’ailleurs ce dont semble le persuader son éditeur, dans l’avant-propos plein d’humour de Je suis fatigué : « Quand il n’y a plus rien à dire, tu me conseilles de redire ? » Et qu’il redise ou qu’il ajoute, c’est toujours un régal pour le lecteur ; en douze chapitres (depuis « Le parc » jusqu’à « Un monde sec » – toute une géographie littéraire), se succèdent anecdotes, réflexions, dialogues avec soi-même, monologues, humeurs, souvenirs… Le tout, flottant sur une écriture limpide, navigue entre les trois villes où Laferrière a vécu, où il vit encore simultanément, par la présence physique ou mentale : « Port-au-Prince occupe mon cœur. Montréal, ma tête. Miami, mon corps. […] Moi, je ne quitte jamais une ville où j’ai vécu. Au moment où je mets les pieds dans une ville, je l’habite. Quand je pars, elle m’habite. » Pot-pourri, « pot-au-feu », comme le dit l’auteur, Je suis fatigué est un livre bouillonnant, dont le fumet tient ses promesses : une fois qu’on a soulevé le couvercle, on ne peut pas se lasser d’y goûter, même à brèves lampées.

La lecture de Vers le Sud est un autre type de consommation. On y retrouve bien sûr la prédilection pour le lapidaire, puisqu’il s’agit là encore d’un ensemble de textes relativement brefs, mais dont l’assemblage, clairement narratif, est plus visiblement cohérent, autour du personnage de Fanfan, jeune « faune » à la peau noire d’Haïti. Tout se passe dans la chaleur sensuelle de l’île, où s’affrontent, s’attirent en des relations irrésistibles et passionnelles les corps blancs (souvent ceux de femmes en mal d’amour) et les corps noirs (ceux de jeunes garçons en quête de reconnaissance et d’argent). Le sexe a ses exigences, mais aussi la vie, tout simplement, avec ses évidences et ses mystères, les manques et les besoins du corps et du cœur ; et il y a ce Sud obsédant, avec la clarté de la mer, de la terre et du ciel, avec ses nuits torrides et angoissantes, avec son présent où se côtoient sans vergogne l’amour et le commerce, avec son passé colonial qui ressurgit lorsqu’on nous rappelle que pour un Noir, le corps blanc, même si on s’en éprend, reste encore « la chair du maître ».

Deux livres différents quant à l’atmosphère, quant à la portée aussi, personnelle ou romanesque ; deux livres qui pourtant peuvent se lire coup sur coup ; deux livres qui, malgré les dénégations de l’auteur, en appellent d’autres.

Jean-Pierre Longre
(janvier 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau en scènes, Presses Universitaires de Limoges, 2005.

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du même auteur
Le goût des jeunes filles, VLB éditeur, Montréal, 2004 / Grasset 2005

http://www.edtypo.com/

http://www.grasset.fr/

Vers le Sud, un film de Laurent Cantet, d'après trois nouvelles de Dany Laferrière.
- sortie le 25 janvier 2006.
http://www.hautetcourt.com/fiche.php?pkfilms=105