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Désirs latents, découvertes
éclatantes
Comme par un
processus naturel dont le moteur serait l’éveil des
sens, après « l’odeur du café »,
il y a « le goût des jeunes filles »
: après l’enfance à Petit-Goâve, racontée
dans le premier volume (L’odeur du café,
VLB, 1991, réédité par Le Serpent à
Plumes en 2001), il y a l’adolescence et ses rites initiatiques
à Port-au-Prince, ville de tous les dangers et de tous les
plaisirs.
Vieux-Os (ou
Dany), que l’on retrouve d’un « roman »
à l’autre (d’un récit autobiographique
à l’autre, ce « mélange de fiction
et de réalité », comme le dit le narrateur
à l’une de ses tantes qui l’accuse de n’avoir
rien dit de vrai dans son livre), le jeune garçon donc a
la particularité de franchir le passage à l’âge
d’homme en un week-end très agité. A la suite
de ce qu’il croit être un abominable et périlleux
crime commis par son ami Gégé, Dany se réfugie
en face de chez lui, « du côté ensoleillé
de la rue », chez les « jeunes filles
» dont, de sa fenêtre, il guettait la vie en constante
ébullition. Jeunes filles en fleurs conscientes de leurs
charmes, et qui en usent sans vergogne pour pouvoir goûter
les joies de ce monde; jeunes filles qui, sans le savoir, vont «
changer la vie » du garçon. Chez Miki et ses amies,
il va non seulement observer une vie à laquelle il n’avait
pas accès jusqu’ici, mais aussi assouvir des désirs
latents et éclatants, plonger dans le monde méconnu
du plaisir des sens, inséparable du plaisir esthétique.
Car l’initiation
n’est pas seulement physique, elle est aussi poétique
: Vieux-Os découvre avec avidité le poète Magloire
Saint-Aude, dont les vers le nourrissent et rythment ses instants
secrets, comme ils rythment en exergue chacune des scènes
du récit rétrospectif. Nous ne sommes pas seulement
dans un livre de souvenirs – souvenirs certes qui, à
eux seuls, mériteraient qu’on s’y intéresse,
puisqu’ils situent l’existence intime et sociale du
héros à Haïti, l’île natale, entre
les dictatures de « Papa » et de « Baby »
Doc, cette période où les « Tontons Macoute
» faisaient la loi, ne respectant que la caste des privilégiés
qui jouaient leur jeu. Mais Le goût des jeunes
filles (comme les autres ouvrages de Dany Laferrière)
n’est pas un simple document psychologique, sociologique,
historique, exotique ; son épaisseur est véritablement
littéraire, et c’est sans doute pour donner plus de
poids au « réel » narratif que, dans cette nouvelle
mouture, qui enrichit l’édition de 1992, l’auteur
a combiné avec la théâtralisation du récit
(39 « scènes » vivantes actualisant
l’intrigue) le « Journal de Marie-Michèle
», jeune bourgeoise qui, en révolte contre sa
mère et son milieu (le « Cercle » fermé
qui monopolise argent et pouvoir), se mêle aux «
jeunes filles », tout en notant ses observations sur
la société haïtienne et ses propres réactions
face à la vie.
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Il
y a donc une double narration, un double regard, ceux de Dany
et de Marie-Michèle, à la fois très différents
(le garçon du petit peuple et la fille de la caste dirigeante)
et très analogues (tous deux se glissent, se coulent,
se fondent, se cachent pour mieux observer) ; deux récits
aux tons différents (scènes vivantes et dialoguées
et journal intime), encadrés et dominés par un
troisième narrateur, l’auteur adulte en visite
chez ses tantes à Miami et confronté à
sa destinée ; trois récits donc témoignant
de la même préoccupation littéraire, du
même amour de la poésie et de l’écriture.
Dany Laferrière, qui vit depuis plus de vingt ans en
Amérique du Nord, est installé au Québec.
Son « autobiographie américaine »
fait de lui l’un des grands écrivains de l’espace
francophone américain, et Le goût des
jeunes filles, dans cette nouvelle version, confirme
s’il en est besoin l’évidente validité
esthétique de son œuvre. |
Jean-Pierre
Longre
(janvier 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

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