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La
Cage, nouvelle machine de vision.
Le dernier livre
de Martin Vaughn-James est un objet de papier non identifié.
Pas de personnage, une histoire décousue, un scénario
mystérieux. Le livre et ses doubles pages formant diptyque
sont abordés comme un dispositif dont le fonctionnement est
essentiellement questionné par l’auteur. Plus qu’un
questionnement, même, cet objet met en crise ce dispositif
en lui livrant un combat sans merci. Le lien entre texte et image,
le dispositif de la double page, le cadre, la surface, la perspective,
la place du spectateur sont soumis à une réflexion
qui dévaste sur son passage toute certitude.
Comme l’explique
l’auteur, le lecteur se tient à la place du héros
selon une « […] technique de caméra dite
« subjective », mémorable en particulier dans
l’ouverture de Dark Passage (Les Passagers de la Nuit), avec
Humphrey Bogart et Lauren Bacall. » « Beaucoup
de dessins de The Projector préfigurent La Cage : chambres
à l’abandon, chutes d’objets dans l’espace,
séquences de deux ou trois pages sans aucun personnage, doubles
pages représentant des paysages désertiques et urbains
– et l’idée que nous, en tant que lecteurs, voyons
à travers le regard du personnage principal, ou qu’en
somme, nous l’avons remplacé, est évidente dès
les deux premières pages de l’album. » Ce
livre emprunte au dispositif cinématographique les mouvements
de caméra avant et arrière. De fait, le lecteur a
l’impression d’entrer ou de sortir de l’image,
de franchir le plan qui sépare conventionnellement espace
représenté et espace de visibilité, pour reprendre
la distinction établie par Louis Marin : « 1. L’espace
de représentation, d’abord, le support et la surface
d’inscription du récit (pierre, bois, toile, etc.),
qui requiert un traitement spécifique et des instruments
appropriés. […] 2. L’espace représenté
ensuite, le milieu dans lequel sont situées les figures narratives
et leurs actions, et qui implique toujours, quoique de manière
très différente, une représentation de la troisième
dimension. […] 3. L’espace de visibilité, enfin,
celui à partir duquel est vue la représentation et
dans lequel se trouve situé le spectateur. »
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L’espace
de représentation (ici la double page) est lui aussi
mis en scène, par exemple lorsqu’une image vient
s’insérer sur une double page et se voit ainsi
fragmentée par la pliure blanche du livre : « la
pliure à présent bien au centre, longtemps après
l’événement, infiniment plus réelle
que ce vestige de tour de passe-passe en perpétuel inachèvement.
» Le texte énigmatique n’explique pas
directement l’image, et celle-ci n’illustre pas
directement le texte. Le rapport entre l’image et ce qui
est habituellement sa légende est pensé sur un
mode nouveau, déroutant. Il y a une tension, une inquiétante
étrangeté entre le texte et l’image : ainsi
cette autre légende, sous une vignette dessinée
: « silence, de toute façon, puisque c’est
l’image seule qui requiert l’attention ».
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Il semble que
l’auteur dessinateur, nourri de lectures et des courants littéraires
et artistiques de son époque, se soit réellement attaqué
à ce dispositif de la double page blanche du livre. Ainsi,
il n’a pas créé au sein d’un dispositif
préétabli qui aurait joué comme à l’habitude
son rôle de présupposé à l’image.
Martin Vaughn-James a recréé un dispositif. Il en
a proposé de nouvelles modalités de fonctionnement
: « Mallarmé parlait de créer une œuvre
d’art à partir du néant. Comme le savent tous
les artistes et tous les écrivains, ce « néant
» n’est autre que la redoutée page blanche. Pour
un artiste graphique qui prépare un livre, cette page blanche
devient un diptyque, une double page et chaque fois qu’il
tourne une page (dans Elephant, j’ai même intégré
aux intertitres la main qui tourne la page), il est confronté
à un nouveau diptyque qui se substitue au précédent
et anticipe le suivant – constat évident, mais principe
absolument fondamental pour un récit « créé
à partir du néant » comme La Cage. »
L’idée
et l’ambition sont démesurées. Elles n’ont
d’autres limites que celles de l’imagination. Elles
ébranlent les dispositifs habituels de vision, de pensée
et de projection. Rien d’étonnant alors que le dessinateur
se trouve dépassé par son œuvre, puisque les
limites de l’ancien système ont éclaté
et qu’elles n’ont pas encore été remplacées
par de nouvelles règles de projection, par de nouvelles unités
d’action, de temps et de lieu. Martin Vaughn-James a créé
cet « attirail optique et perceptif dans le but de nous
donner une vision différente, comme si nous regardions à
travers des lunettes en quatre dimensions. Mais pour voir quoi à
vrai dire ? Trente ans plus tard, je n’ai toujours pas de
réponse satisfaisante, tel un auteur abandonné par
sa propre création, déconcerté mais agréablement
surpris […] ». Pour voir quoi à vrai dire
? Le « quoi » est sans doute de trop. Pour voir, seulement.
Pour voir, après Paul Virilio, ce qui va advenir de cette
nouvelle machine de vision.
Louise
Charbonnier
(avril 2007)
Louise
Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche
et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication
à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques
de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie
et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans
les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur
de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite
la majorité des appareils de communication visuelle qui nous
entourent.

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