La Cage
Martin Vaughn-James

Les Impressions Nouvelles. 2006

 

 

 

La Cage, nouvelle machine de vision.

Le dernier livre de Martin Vaughn-James est un objet de papier non identifié. Pas de personnage, une histoire décousue, un scénario mystérieux. Le livre et ses doubles pages formant diptyque sont abordés comme un dispositif dont le fonctionnement est essentiellement questionné par l’auteur. Plus qu’un questionnement, même, cet objet met en crise ce dispositif en lui livrant un combat sans merci. Le lien entre texte et image, le dispositif de la double page, le cadre, la surface, la perspective, la place du spectateur sont soumis à une réflexion qui dévaste sur son passage toute certitude.

Comme l’explique l’auteur, le lecteur se tient à la place du héros selon une « […] technique de caméra dite « subjective », mémorable en particulier dans l’ouverture de Dark Passage (Les Passagers de la Nuit), avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall. » « Beaucoup de dessins de The Projector préfigurent La Cage : chambres à l’abandon, chutes d’objets dans l’espace, séquences de deux ou trois pages sans aucun personnage, doubles pages représentant des paysages désertiques et urbains – et l’idée que nous, en tant que lecteurs, voyons à travers le regard du personnage principal, ou qu’en somme, nous l’avons remplacé, est évidente dès les deux premières pages de l’album. » Ce livre emprunte au dispositif cinématographique les mouvements de caméra avant et arrière. De fait, le lecteur a l’impression d’entrer ou de sortir de l’image, de franchir le plan qui sépare conventionnellement espace représenté et espace de visibilité, pour reprendre la distinction établie par Louis Marin : « 1. L’espace de représentation, d’abord, le support et la surface d’inscription du récit (pierre, bois, toile, etc.), qui requiert un traitement spécifique et des instruments appropriés. […] 2. L’espace représenté ensuite, le milieu dans lequel sont situées les figures narratives et leurs actions, et qui implique toujours, quoique de manière très différente, une représentation de la troisième dimension. […] 3. L’espace de visibilité, enfin, celui à partir duquel est vue la représentation et dans lequel se trouve situé le spectateur. »

L’espace de représentation (ici la double page) est lui aussi mis en scène, par exemple lorsqu’une image vient s’insérer sur une double page et se voit ainsi fragmentée par la pliure blanche du livre : « la pliure à présent bien au centre, longtemps après l’événement, infiniment plus réelle que ce vestige de tour de passe-passe en perpétuel inachèvement. » Le texte énigmatique n’explique pas directement l’image, et celle-ci n’illustre pas directement le texte. Le rapport entre l’image et ce qui est habituellement sa légende est pensé sur un mode nouveau, déroutant. Il y a une tension, une inquiétante étrangeté entre le texte et l’image : ainsi cette autre légende, sous une vignette dessinée : « silence, de toute façon, puisque c’est l’image seule qui requiert l’attention ».

Il semble que l’auteur dessinateur, nourri de lectures et des courants littéraires et artistiques de son époque, se soit réellement attaqué à ce dispositif de la double page blanche du livre. Ainsi, il n’a pas créé au sein d’un dispositif préétabli qui aurait joué comme à l’habitude son rôle de présupposé à l’image. Martin Vaughn-James a recréé un dispositif. Il en a proposé de nouvelles modalités de fonctionnement : « Mallarmé parlait de créer une œuvre d’art à partir du néant. Comme le savent tous les artistes et tous les écrivains, ce « néant » n’est autre que la redoutée page blanche. Pour un artiste graphique qui prépare un livre, cette page blanche devient un diptyque, une double page et chaque fois qu’il tourne une page (dans Elephant, j’ai même intégré aux intertitres la main qui tourne la page), il est confronté à un nouveau diptyque qui se substitue au précédent et anticipe le suivant – constat évident, mais principe absolument fondamental pour un récit « créé à partir du néant » comme La Cage. »

L’idée et l’ambition sont démesurées. Elles n’ont d’autres limites que celles de l’imagination. Elles ébranlent les dispositifs habituels de vision, de pensée et de projection. Rien d’étonnant alors que le dessinateur se trouve dépassé par son œuvre, puisque les limites de l’ancien système ont éclaté et qu’elles n’ont pas encore été remplacées par de nouvelles règles de projection, par de nouvelles unités d’action, de temps et de lieu. Martin Vaughn-James a créé cet « attirail optique et perceptif dans le but de nous donner une vision différente, comme si nous regardions à travers des lunettes en quatre dimensions. Mais pour voir quoi à vrai dire ? Trente ans plus tard, je n’ai toujours pas de réponse satisfaisante, tel un auteur abandonné par sa propre création, déconcerté mais agréablement surpris […] ». Pour voir quoi à vrai dire ? Le « quoi » est sans doute de trop. Pour voir, seulement. Pour voir, après Paul Virilio, ce qui va advenir de cette nouvelle machine de vision.

Louise Charbonnier
(avril 2007)

Louise Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite la majorité des appareils de communication visuelle qui nous entourent.

 

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