du 5 mars au 3 avril 2004

texte Jacques Roubaud
mise en scène Frédéric Fisbach

Théâtre National de la Colline, Paris

 

Jacques Roubaud a écrit Grande Kyrielle du Sentiment des Choses pour François Sarhan, afin qu’il compose un objet musical. Au moment où j’écris ces lignes, François vient tout juste d’en terminer la composition. La musique amenant ses propres couleurs, ses logiques, ne manquera pas d’en modifier le sens. Je ne connais donc pas encore la « pièce » que je vais mettre en scène.
Opéra de chambre, Kyrielle du Sentiment des Choses est découpé en quatre parties, elles-mêmes découpées en cinq « scènes ». J’appelle ces scènes des « vignettes ». Une suite de vingt vignettes, arrêtée en son milieu par un interlude, sorte de long aparté fantaisiste. Kyrielle n’est évidemment pas une pièce de théâtre. C’est un long poème où « flottent » les choses, l’homme est absent, peut-être est-il passé par là, peut-être repassera-t-il ? Il n’est présent que dans le regard du poète qui recompose un paysage intime issu d’une traversée de sa propre mémoire. Cette traversée est l’une de celles qu’il aurait pu faire ou qu’il fera… Mais elle a une forme très codifiée, précise et savante. Sa présentation est d’une plastique impressionnante.
Frédéric Fisbach 8 mars 2003

Le texte est à paraître aux Éditions Nous, Caen, juillet 2003

musique François Sarhan
décor Emmanuel Clolus
lumière Daniel Lévy
costumes Olga Karpinsky
assistant musical Olivier Pasquet
assistant mise en scène Benoît Resillot

texte français T&M/Académie européenne de musique, Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre National de la Colline, Octobre en Normandie

avec Giuseppe Molino, les chanteurs du Ring Ensemble, Suvi Lehto, Susanna Tollet, Andrus Kallastu, Vikke Häkkinen, Matti Apajalahti, le pianiste Vincent Leterme
Le spectacle sera créé au Festival d’Aix-en Provence, le 8 juillet 2003

Théâtre National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52

autres dates
du 15 au 16 avril 2004
Orléans
Carré St Vincent

Géologie d’un monde réel paranormal

L’opéra de chambre, formule gagnante pour joindre la poésie contemporaine à l’expérimentation acoustique.

« Une pierre…Une pierre…», répète, dans l’obscurité totale, la voix distordue d’un enregistrement. En introduction à la poésie acoustique savante de la Kyrielle du sentiment des choses, un traitement sonore fascinant dessert la prose du poète moderne Jacques Roubaud. Au final, seulement une heure et cinq minutes plus tard, l’étalage d’une créativité béante offre un spectacle inédit, aux marges de la musique et du théâtre.

Ainsi s’ouvrent les portes d’un autre univers, ou une vision de notre monde originale, plutôt géologique. Des signes variés pointent en effet la terre, de la première pierre jetée et rejetée par la trame sonore jusqu’à de larges écrans de lumière gravier, en passant par le langage de Magma (le « kobaïen » né d’une musique jazz-rock, et qu’on croit entendre plus d’une fois, par surprise dans cet opéra de chambre). En scène, les notes de Roubaud se lisent donc sur une portée minérale.
La kyrielle textuelle est égrainée bribes par bribes, tantôt chantées, tantôt psalmodiées, souvent incompréhensibles. De fait, le sens de cette œuvre d’art vivante et généreuse éclate dans des directions si diverses que l’essentiel ne semble pas la destination, mais le trajet. Pour guider un public plutôt médusé, le compositeur François Sarhan livre une partition acoustique inventive très maîtrisée, riche en bruitages, en susurrements et en fugues de piano (Vincent Leterme, agile, au centre d’un décor creusé comme la coque d’un bateau). Grande force de la nature symphonique, les cinq voix du Ring Ensemble se complètent dans un ensemble remarquable d’euphonie. Par un ingénieux dispositif, le son ressort de plusieurs recoins de la salle pour mieux laver les oreilles novices ou expertes. En somme, quand l’opéra s’invite au théâtre, l’art contemporain se régénère.

« Evidemment pas une pièce de théâtre »

Monté l’été dernier sur une commande du mouvement associatif Théâtre et Musique et du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence pour cet événement précis, le projet s’est arrêté au stade de l’avant-première, comme une étincelle étouffée par les grèves des intermittents. Il s’est donc réfugié à la Colline. Pourtant, « ce n’est évidemment pas une pièce de théâtre », prévient le metteur en scène Frédéric Fisbach, dans une présentation du spectacle. En effet, le texte se veut l’expression d’observations ou de simples choses. L’homme est exclu, les corps encombrent. Par conséquent, le seul comédien sur scène s’enferme très tôt dans une performance d’art dramatique muette, entamée un sac en plastique à la main et achevée en chèvre-pied.
Plus expressifs, les cinq chanteurs du Ring Ensemble (sauf Valérie Philippin, remplaçante de Suvi Lehto) — des artistes aux talents lyriques confirmés, mais avant tout des êtres de chair et de sang — ne parviennent guère à jouer l’inhumain. Présentés d’abord dos aux spectateurs, puis près des gradins, comme circonspects devant les planches, ensuite adossés, pour certains, contre un pilier, ils pâtissent de leurs rôles ardus. « Les chanteurs sont échos des apparitions visuelles ou verbales des choses, ils n’ont donc pas d’identité, ni d’actions (était-il nécessaire d’en rajouter ?), ni de relations, ni donc d’émotions motivées par leur coexistence sur scène, ni même de comportement social déterminé : ils sont une extension de l’appareil scénographique », précise, dans le programme, le symphoniste, François Sarhan, déjà inspiré par Roubaud, en 1998, dans une adaptation du poème « Nuit sans date » pour voix et électronique, à l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM).
L’IRCAM peut bien coller un 20 sur 20 à « Kyrielle du sentiment des choses » pour la finesse musicale, combien récolte la dramaturgie? Les contrastes entre les tableaux de la kyrielle échouent parfois lourdement. Ainsi, tous assoupis dans l’ombre pendant de longues minutes, les cinq réapparaissent, à la scène suivante, debout, alignés en rang d’oignons, sous une lumière crue.
Enfin, autre petit couac, et pour preuve des limites de la réalisation en dépit de la grandeur du projet, les costumes, risibles, ramènent Cocteau et le « Magicien d’Oz » en 2004. Au pire, ils évoquent le clip d’« Until It Sleeps » de Metallica.

Les règles de l’art

Au-delà de la simple vue du spectacle, et plutôt à travers le plaisir de découvrir et de savourer la rencontre d’un curieux ordinateur des mots (Roubaud, 72 ans d’aventures littéraires) avec de jeunes artistes férus de musique acoustique contemporaine, l’imagination semble illimitée, ailée, presque envolée ! Portée par son titre plein de rêves et d’ambition, « Kyrielle du sentiment des choses » respecte cependant, en pratique, des règles strictes. Le poème de Roubaud est composé, d’après des notes de l’auteur parues dans la revue de « Théâtre & Musiques », de cinq strophes, chacune divisée en quatre unités de cinq vers. S’ajoute un découpage en centaines de « vers-chaînons ». « Chaque vers est un enchaînement, en kyrielle (enchaînements séquentiels d’images-souvenirs, de sons, de composés littéraux, d’inférences) de six chaînons élémentaires, courts. »
Des couleurs et des voix entrent en ligne de compte, puis des langues étrangères (anglais, japonais médiéval et frenchglish)… A n’en pas douter, un phénomène aussi complexe à mettre en équation qu’en scène. Résultat aux éditions Nous, à Caen, et en tournée théâtrale à Orléans, après Paris.

François Cavaillès
(mars 2004)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.colline.fr

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