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Jacques
Roubaud a écrit Grande Kyrielle du Sentiment des
Choses pour François Sarhan, afin qu’il
compose un objet musical. Au moment où j’écris
ces lignes, François vient tout juste d’en terminer
la composition. La musique amenant ses propres couleurs, ses
logiques, ne manquera pas d’en modifier le sens. Je
ne connais donc pas encore la « pièce »
que je vais mettre en scène.
Opéra de chambre, Kyrielle du Sentiment des Choses
est découpé en quatre parties, elles-mêmes
découpées en cinq « scènes ».
J’appelle ces scènes des « vignettes ».
Une suite de vingt vignettes, arrêtée en son
milieu par un interlude, sorte de long aparté fantaisiste.
Kyrielle n’est évidemment pas une pièce
de théâtre. C’est un long poème
où « flottent » les choses, l’homme
est absent, peut-être est-il passé par là,
peut-être repassera-t-il ? Il n’est présent
que dans le regard du poète qui recompose un paysage
intime issu d’une traversée de sa propre mémoire.
Cette traversée est l’une de celles qu’il
aurait pu faire ou qu’il fera… Mais elle a une
forme très codifiée, précise et savante.
Sa présentation est d’une plastique impressionnante.
Frédéric Fisbach 8 mars 2003
Le
texte est à paraître aux Éditions Nous,
Caen, juillet 2003
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musique
François Sarhan
décor Emmanuel Clolus
lumière Daniel Lévy
costumes Olga Karpinsky
assistant musical Olivier Pasquet
assistant mise en scène Benoît Resillot
texte français T&M/Académie européenne
de musique, Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre
National de la Colline, Octobre en Normandie
avec
Giuseppe Molino, les chanteurs du Ring Ensemble, Suvi
Lehto, Susanna Tollet, Andrus Kallastu, Vikke Häkkinen,
Matti Apajalahti, le pianiste Vincent Leterme
Le spectacle sera créé au Festival d’Aix-en
Provence, le 8 juillet 2003
Théâtre
National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52
autres
dates
du
15 au 16 avril 2004
Orléans
Carré St Vincent
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Géologie
d’un monde réel paranormal
L’opéra
de chambre, formule gagnante pour joindre la poésie contemporaine
à l’expérimentation acoustique.
« Une
pierre…Une pierre…», répète,
dans l’obscurité totale, la voix distordue d’un
enregistrement. En introduction à la poésie acoustique
savante de la Kyrielle du sentiment des choses,
un traitement sonore fascinant dessert la prose du poète
moderne Jacques Roubaud. Au final, seulement une
heure et cinq minutes plus tard, l’étalage d’une
créativité béante offre un spectacle inédit,
aux marges de la musique et du théâtre.
Ainsi s’ouvrent
les portes d’un autre univers, ou une vision de notre monde
originale, plutôt géologique. Des signes variés
pointent en effet la terre, de la première pierre jetée
et rejetée par la trame sonore jusqu’à de larges
écrans de lumière gravier, en passant par le langage
de Magma (le « kobaïen » né d’une
musique jazz-rock, et qu’on croit entendre plus d’une
fois, par surprise dans cet opéra de chambre). En scène,
les notes de Roubaud se lisent donc sur une portée minérale.
La kyrielle
textuelle est égrainée bribes par bribes, tantôt
chantées, tantôt psalmodiées, souvent incompréhensibles.
De fait, le sens de cette œuvre d’art vivante et généreuse
éclate dans des directions si diverses que l’essentiel
ne semble pas la destination, mais le trajet. Pour guider un public
plutôt médusé, le compositeur François
Sarhan livre une partition acoustique inventive très
maîtrisée, riche en bruitages, en susurrements et en
fugues de piano (Vincent Leterme, agile, au centre
d’un décor creusé comme la coque d’un
bateau). Grande force de la nature symphonique, les cinq voix du
Ring Ensemble se complètent dans un ensemble
remarquable d’euphonie. Par un ingénieux dispositif,
le son ressort de plusieurs recoins de
la salle pour mieux laver les oreilles novices ou expertes. En somme,
quand l’opéra s’invite au théâtre,
l’art contemporain se régénère.
«
Evidemment pas une pièce de théâtre »
Monté
l’été dernier sur une commande du mouvement
associatif Théâtre et Musique et du Festival international
d’art lyrique d’Aix-en-Provence pour cet événement
précis, le projet s’est arrêté au stade
de l’avant-première, comme une étincelle étouffée
par les grèves des intermittents. Il s’est donc réfugié
à la Colline. Pourtant, « ce n’est évidemment
pas une pièce de théâtre », prévient
le metteur en scène Frédéric Fisbach,
dans une présentation du spectacle. En
effet, le texte se veut l’expression d’observations
ou de simples choses. L’homme est exclu, les corps encombrent.
Par conséquent, le seul comédien sur scène
s’enferme très tôt dans une performance d’art
dramatique muette, entamée un sac en plastique à la
main et achevée en chèvre-pied.
Plus expressifs,
les cinq chanteurs du Ring Ensemble (sauf Valérie Philippin,
remplaçante de Suvi Lehto) — des artistes aux talents
lyriques confirmés, mais avant tout des êtres de chair
et de sang — ne parviennent guère à jouer l’inhumain.
Présentés d’abord dos aux spectateurs, puis
près des gradins, comme circonspects devant les planches,
ensuite adossés, pour certains, contre un pilier, ils pâtissent
de leurs rôles ardus. « Les chanteurs sont échos
des apparitions visuelles ou verbales des choses, ils n’ont
donc pas d’identité, ni d’actions (était-il
nécessaire d’en rajouter ?), ni de relations, ni donc
d’émotions motivées par leur coexistence sur
scène, ni même de comportement social déterminé
: ils sont une extension de l’appareil scénographique
», précise, dans le programme, le symphoniste,
François
Sarhan, déjà inspiré par Roubaud, en 1998,
dans une adaptation du poème « Nuit sans date »
pour voix et électronique, à l’Institut de Recherche
et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM).
L’IRCAM peut bien coller un 20 sur 20 à « Kyrielle
du sentiment des choses » pour la finesse musicale,
combien récolte la dramaturgie? Les contrastes entre les
tableaux de la kyrielle échouent parfois lourdement. Ainsi,
tous assoupis dans l’ombre pendant de longues minutes, les
cinq réapparaissent, à la scène suivante, debout,
alignés en rang d’oignons, sous une lumière
crue. Enfin,
autre petit couac, et pour preuve des limites de la réalisation
en dépit de la grandeur du projet, les costumes, risibles,
ramènent Cocteau et le « Magicien d’Oz »
en 2004. Au pire, ils évoquent le clip d’«
Until It Sleeps » de Metallica.
Les
règles de l’art
Au-delà
de la simple vue du spectacle, et plutôt à travers
le plaisir de découvrir et de savourer la rencontre d’un
curieux ordinateur des mots (Roubaud, 72 ans d’aventures littéraires)
avec de jeunes artistes férus de musique acoustique contemporaine,
l’imagination semble illimitée, ailée, presque
envolée ! Portée par son titre plein de rêves
et d’ambition, « Kyrielle du sentiment des
choses » respecte cependant, en pratique, des
règles strictes. Le poème de Roubaud est composé,
d’après des notes de l’auteur parues dans la
revue de « Théâtre & Musiques »,
de cinq strophes, chacune divisée en quatre unités
de cinq vers. S’ajoute un découpage en centaines de
« vers-chaînons ». « Chaque vers est
un enchaînement, en kyrielle (enchaînements séquentiels
d’images-souvenirs, de sons, de composés littéraux,
d’inférences) de six chaînons élémentaires,
courts. »
Des couleurs et des voix entrent en ligne de compte, puis des langues
étrangères (anglais, japonais médiéval
et frenchglish)… A n’en pas douter, un phénomène
aussi complexe à mettre en équation qu’en scène.
Résultat aux éditions Nous, à Caen, et en tournée
théâtrale à Orléans, après Paris.
François
Cavaillès
(mars 2004)
François
Cavaillès
est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter
en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada),
il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est
et étudie le thaï à l'Institut National des Langues
et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.colline.fr
http://www.tem-nanterre.com/
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