Le rôdeur des confins
Kenneth White

traduit de l’anglais par Marie-Claude White
Albin Michel, 2006

 

 

Un voyage à multiples escales, pluridimensionnel et multidisciplinaire

Voilà ce que nous propose Kenneth White dans Le rôdeur des confins. Du Nord au Sud, il rôde aux confins de notre monde, tant terrestre qu’intérieur. Il découvre, en privilégié, avec un œil toujours frais, des villes, des paysages, des contrées, des gens, des évènements passés ou présents. Il se meut dans un espace-temps sans marges, qui appartient à l’histoire autant qu’à la géographie, à sa sensibilité personnelle autant qu’à ce qu’il appelle « une énergie superpersonelle », à l’âme du monde.
C’est un voyage intérieur, solitaire dans sa profonde essence, épicé de rencontres inédites et parfumé par les souvenirs personnels ou bien culturels et donc collectifs, de l’auteur. C’est aussi un dialogue entre le passé et le présent qu’instaure ce livre-pont entre la découverte des espaces appartenant au présent et l’exploration du passé de ces mêmes endroits, qui acquièrent ainsi une dimension mythique. Du Canada au Maroc, de la Corse au Danemark, des îles polynésiennes à la Pologne, l’auteur rôde, poussé – aurait-on envie de dire – par l’éternelle curiosité, élégante et tranquille, d’un chat en train d’explorer le monde. Le sentiment de légèreté que son écriture dégage n’est là que pour augmenter le plaisir du lecteur à la découverte de l’érudition de l’auteur. La fraîcheur des sensations, des intuitions, des inspirations vécues par Kenneth White pousse et entrouvre doucement la porte de notre propre sensibilité et envie d’aventure.

Le rôdeur des confins va son chemin et explore les limites du monde. Ses compagnons de voyage sont Hermann Melville et Yurek le Polonais, Ibn Khaldoun et Shlomo l’Andalou, RL Stevenson et Arsène le Canadien, Fernando Pessoa, Rousseau, Søren Kierkegaard et Abdallah le Marocain. Les livres et leurs écrivains l’accompagnent autant que les gens en chair et en os rencontrés sur son chemin. Il arrive dans un endroit, se pose sur une terrasse, savoure un plat typique, un verre de vin ou une conversation à la table d’à côté, fait connaissance avec quelqu’un, découvre les environs, hume l’air, se lève et s’en va vers d’autres confins. Il choisit son périple et ses escales tel un chat qui a l’instinct de l’endroit et de la situation qu’il préfèrera à tous les autres. Il est à l’écoute de ce rythme naturel qui l’habite et qui lui enseigne l’harmonie de l’univers.

Son voyage ne pourrait être envisagé sans sa dimension linguistique : la parole est le guide primordial du voyageur. Par les livres qu’il évoque ou par les discours de ses rencontres, Kenneth White sait éveiller notre sensibilité au sens et à la forme des mots appartenant aux langues des pays qu’il explore. Ainsi, on le suit dans sa découverte de l’arrêt de bus grec qui s’appelle « stasis » et où l’on attend la « metaphora » ; on apprend qu’en polonais novembre se dit « listopad », ou le mois de la tombée des feuilles ; on savoure la paix d’un bord de mer avec Camoes et son vers « O vento dorme, o mar e as ondas jazem » ; on se souvient du bichlamar, sabir du commerce maritime du Pacifique dans lequel, pour évoquer le piano, on dit « big fellow bokus you fight him he cry »…
Dans et par ce livre captivant, Kenneth White est le rôdeur de ces confins qui nous font tant rêver : il vit le voyage de façon holistique, métaphysique, et cela tout en restant très attaché à la terre qu’il aime et explore, à la découverte de la vie.

Corina Veleanu
(septembre 2006)

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