Une écriture du vrai
Dans Le
grand cahier, premier volume de sa trilogie romanesque
composée aussi de La preuve et
Le troisième mensonge, Agota Kristof fait écrire
aux deux jumeaux, narrateurs et protagonistes se donnant à
eux-mêmes des leçons de « composition
» : « Pour décider si c’est "Bien"
ou "Pas bien", nous avons une règle très
simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire
ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous
faisons ». Et quelques lignes plus loin : « Les
mots qui définissent les sentiments sont très vagues,
il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à
la description des objets, des êtres humains et de soi-même,
c’est-à-dire à la description fidèle
des faits ».
Dans L’analphabète,
Agota Kristof semble appliquer à son écriture autobiographique
les règles qu’elle a imposées à ses personnages
fictifs : tout y est « vrai », c’est-à-dire,
à coup sûr, conforme à la réalité
telle que la mémoire peut la restituer, mais aussi indemne
de toutes les déformations que l’expression de la sensibilité
personnelle et de l’autoanalyse provoquent généralement
dans le jeu des souvenirs.
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Suivant la structure adoptée dans ses romans –
une marqueterie de courts chapitres reproduisant de petites
scènes significatives – , l’auteur raconte
sans fioritures, sans états d’âme apparents
(ce qui n’exclut nullement, au contraire, les non-dits
intimes du scripteur et l’émotion secrète
du lecteur), les étapes importantes de sa vie, surtout
de sa vie en littérature : la découverte de la
lecture, de la parole, de l’écriture par la petite
fille écoutant les leçons données aux plus
grands par son père instituteur, les premiers poèmes,
la fuite et l’exil en Suisse, le travail en usine, la
maternité, la rivalité des héros (Staline
contre Thomas Bernhard), la rivalité des langues (le
hongrois contre les «langues ennemies»,
singulièrement le français – finalement
adopté pour la création littéraire), les
débuts d’une «carrière» d’écrivain… |
Un écrivain
«analphabète» ? Le titre paradoxal annonce
la fin même du récit, où se pose la question
taraudant sans doute tous ceux qui écrivent dans une langue
non «maternelle ». Les dernières lignes, avec
les mots de l’évidence, l’énoncent clairement
:
«Je sais que je n’écrirai jamais
le français comme l’écrivent les écrivains
français de naissance, mais je l’écrirai comme
je le peux, du mieux que je le peux. […]
Écrire en français, j’y suis obligée.
C’est un défi.
Le défi d’une analphabète.»
Agota Kristof, avec sa lucidité modeste et l’économie
de ses moyens, dans son style implacable, est de ces écrivains
venus d’ailleurs, rongés par le doute littéraire,
qui donnent inlassablement force et nouveauté à la
littérature de langue française.
Jean-Pierre
Longre
(septembre 2004)
Jean-Pierre
Longre,
enseignant en littérature du XXème siècle à
l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse
sur Raymond Queneau,
de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains
et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

Editions
Zoé
http://www.editionszoe.ch/
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les brèves |
Où
es-tu Mathias ? d'Agota Kristof,
Ed. Zoe, Minizoé, Genève, 2005
«
Ecrire, c’est la chose la plus difficile au monde.
Et pourtant c’est la seule chose qui m’intéresse
». Agota Kristof dit aussi : « La seule
bonne chose de faite – à part mes livres –
ce sont mes enfants ». En harmonie avec ces affirmations,
les deux textes (datant des années 1970) publiés
ici sont relatifs à l’enfance. Le premier, Où
es-tu Mathias ?, mêle le rêve, le
réel, l’imaginaire, la mort… Le lecteur
y suit les méandres narratifs et dialogiques, et se
trouve confronté à ses propres ombres.
Le second, Line, le temps, déroule
sous une forme théâtrale deux scènes parallèles,
à dix ans de distance, faites de tendresse niée,
d’amour déçu entre une petite (puis jeune)
fille et un jeune (puis moins jeune) homme. La postface de
Marie-Thérèse Lathion, qui met l’accent
sur l’expérience personnelle et littéraire
de l’auteur, puis sur son nihilisme, complète
en toute lucidité ce précieux opuscule.
J-P. L. (janvier 2005) |
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