Les
agents de la destruction
Qu’est-ce
au juste que La Mélancolie de la résistance,
cette œuvre publiée en 1989 par le Hongrois László
Krasznahorkai et enfin accessible en français ? Une métaphore
politique, écrite dans le contexte sensible de la décommunisation
des pays de l’Est ? Une narration brillante et ample, menée,
comme l’annonce la quatrième de couverture, sous la
triple égide de Kafka, Beckett et Bernhard ? Une réflexion
métaphysique sur l’Ordre et le Chaos ? Un météore
unique en son genre ?
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Parler
de ce livre sereinement relève du tour de force,
dans la mesure où tout y est, de prime abord, déroutant
: son style aux phrases étirées, parfois sinueuses,
noircissant, sans ménager aucune respiration, les
pages en blocs compacts, les bourrant jusqu’à
la gueule ; sa galerie de personnages, avatars d’une
humanité tantôt mesquine, tantôt fragile,
tantôt bornée, tantôt parfaitement illuminée
; son décor, une bourgade essoufflée, effilochée,
sur laquelle pèse une sourde angoisse et se déchaîne
bientôt un vent de panique.
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L’argument
pourrait tenir en quelques lignes : l’arrivée dans
une petite ville d’un curieux équipage – une
troupe de forains exhibant le cadavre d’une baleine –
va briser le morne quotidien de la population locale et surtout
servir de prétexte aux plus ambitieux pour ourdir un complot
démoniaque, qui les amènera, toute honte et tout cynisme
bus, au sommet du pouvoir.
En révéler
davantage sur cette histoire serait un véritable crime de
lèse-secret. Car il faut se laisser entraîner, avec
le moins de lest possible, par cette folle sarabande de mots et
de monologues intérieurs. Il faut se laisser porter par le
courant de ces consciences démontées aussi innocemment
que, à chaque seconde de notre existence, nous confions notre
équilibre aux lois de la gravitation et à l’harmonie
des sphères. Ce dernier phénomène nous est
d’ailleurs expliqué dans une scène particulièrement
émouvante, où une compagnie d’ivrognes se met
en devoir de chorégraphier les ellipses des astres du système
solaire, sous la houlette d’un des protagonistes centraux,
Valuska, l’idiot du village.
Six ans
après la parution de Tango de Satan, le public francophone
vivra avec ce deuxième opus de Krasznahorkai un incomparable
moment de Littérature dont la musique (remarquablement rendue
par la traduction) et la dynamique interne permettent de saisir,
a posteriori, le sens de l’énigmatique distique placé
en son exergue : « Il s’écoule / Sans passer».
Frédéric
Saenen
(janvier 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.gallimard.fr/
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