Anna la douce
de Dezsö Kosztolányi

traduit du hongrois par Eva Vingiano de Pina Martins
Collection « Bis », Viviane Hamy, 2007

 

 

 

Anna Édes, catholique romaine, sans fortune, hongroise.

"On parlait d’une bonne modèle. Beaucoup ne l’avaient pas encore vue. On ne connaissait que son prénom. Elle n’avait pas encore revêtu une forme bien définie. Ceux jusqu’à qui elle arrivait avaient un sentiment à peu près comparable à celui qu’éprouve la foule superstitieuse en écoutant parler d’une source ou d’une image miraculeuse."

Telle est l’aura qui nimbe la réputation d’Anna lorsqu’elle entre au service de Monsieur et Madame Vizy. En cette année 1919, le couple de bourgeois, ravi de voir reculer le péril rouge, s’est en effet offert le plaisir d’une nouvelle domesticité et croit avoir déniché la perle rare avec cette fille simple, dénuée de tout appétit, très discrète. Un seul défaut à lui reprocher, peut-être : quelques gestes maladroits qui font de temps à autre voler un vase en éclat… Mais que ne pardonnerait-on à cette taciturne ogresse de travail qui nettoie la nuit, sur la pointe des pieds, afin que le ménage soit impeccable au lever de ses maîtres ?
Et pourtant, Anna va commettre l’irréparable, sans pouvoir expliquer la folie de son geste. Anna va… Au fait, pourquoi le révéler ? Vous avez déjà compris.
Elle pourrait, bien sûr, pour se défendre, ou du moins se justifier, parler de ces trois jours passés en compagnie de l’inconscient neveu de la famille, Jancsi, alors que les Vizy s’étaient absentés pour affaire. Elle pourrait suggérer à ses juges les effets désastreux de cet égarement érotique et plus encore, l’attitude méprisante du jeune homme qui eut tôt fait de se détourner d’elle, à peine son désir assouvi. Elle pourrait remonter plus loin encore, revenir sur l’angoisse qui la saisit dès son entrée dans cette nouvelle maison et sa conviction, trop vite étouffée, qu’elle ne devait pas y rester. Elle pourrait, au passage, rappeler certain cadeau mesquin, certaines indélicatesses qu’on lui fit… Mais non, Anna préfèrera se taire, incarnant à jamais le portrait de la condamnée, encadrée de deux gendarmes, ni belle ni laide, juste engourdie. Hébétée.

Au terme du récit, la certitude s’impose au lecteur que la littérature hongroise regorge de chefs-d’œuvre mettant en scène des destinées humaines aussi tragiques que dérisoires. Viviane Hamy nous en ramène régulièrement entre les mains, de tels moments, et ce n’est pas stratégie éditoriale ; ce n’est que pure générosité. On en vient aussi, fortuitement, à imaginer que si Marcel Aymé avait dû naître chez les Magyars, il aurait exercé son génie de l’observation, son art consommé du trait, son talent de vivisecteur des consciences, sa cruauté au fond si pleine de tendresse, sous le nom de Dezsö Kosztolányi…

Frédéric Saenen
(octobre 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

http://www.viviane-hamy.fr