Anna
Édes, catholique romaine, sans fortune, hongroise.
"On
parlait d’une bonne modèle. Beaucoup ne l’avaient
pas encore vue. On ne connaissait que son prénom. Elle n’avait
pas encore revêtu une forme bien définie. Ceux jusqu’à
qui elle arrivait avaient un sentiment à peu près
comparable à celui qu’éprouve la foule superstitieuse
en écoutant parler d’une source ou d’une image
miraculeuse."
Telle est l’aura
qui nimbe la réputation d’Anna lorsqu’elle entre
au service de Monsieur et Madame Vizy. En cette année 1919,
le couple de bourgeois, ravi de voir reculer le péril rouge,
s’est en effet offert le plaisir d’une nouvelle domesticité
et croit avoir déniché la perle rare avec cette fille
simple, dénuée de tout appétit, très
discrète. Un seul défaut à lui reprocher, peut-être
: quelques gestes maladroits qui font de temps à autre voler
un vase en éclat… Mais que ne pardonnerait-on à
cette taciturne ogresse de travail qui nettoie la nuit, sur la pointe
des pieds, afin que le ménage soit impeccable au lever de
ses maîtres ?
Et pourtant,
Anna va commettre l’irréparable, sans pouvoir expliquer
la folie de son geste. Anna va… Au fait, pourquoi le révéler
? Vous avez déjà compris.
Elle pourrait,
bien sûr, pour se défendre, ou du moins se justifier,
parler de ces trois jours passés en compagnie de l’inconscient
neveu de la famille, Jancsi, alors que les Vizy s’étaient
absentés pour affaire. Elle pourrait suggérer à
ses juges les effets désastreux de cet égarement érotique
et plus encore, l’attitude méprisante du jeune homme
qui eut tôt fait de se détourner d’elle, à
peine son désir assouvi. Elle pourrait remonter plus loin
encore, revenir sur l’angoisse qui la saisit dès son
entrée dans cette nouvelle maison et sa conviction, trop
vite étouffée, qu’elle ne devait pas y rester.
Elle pourrait, au passage, rappeler certain cadeau mesquin, certaines
indélicatesses qu’on lui fit… Mais non, Anna
préfèrera se taire, incarnant à jamais le portrait
de la condamnée, encadrée de deux gendarmes, ni belle
ni laide, juste engourdie. Hébétée.
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Au terme
du récit, la certitude s’impose au lecteur
que la littérature hongroise regorge de chefs-d’œuvre
mettant en scène des destinées humaines aussi
tragiques que dérisoires. Viviane Hamy nous en ramène
régulièrement entre les mains, de tels moments,
et ce n’est pas stratégie éditoriale
; ce n’est que pure générosité.
On en vient aussi, fortuitement, à imaginer que si
Marcel Aymé avait dû naître chez les
Magyars, il aurait exercé son génie de l’observation,
son art consommé du trait, son talent de vivisecteur
des consciences, sa cruauté au fond si pleine de
tendresse, sous le nom de Dezsö Kosztolányi…
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Frédéric
Saenen
(octobre 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.viviane-hamy.fr
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