Variations
draculéennes
Plus de cinq
siècles après sa mort, Vlad Tepes frappe encore :
cette fois par l’intermédiaire d’Elizabeth Kostova,
dont le volumineux premier roman renouvelle intelligemment le folklore
qui entoure l’ombre sinistre de Dracula (littéralement
« le fils du dragon ») – depuis que Bram Stoker
a vulgarisé le mythe du vampire, comme certains de ses prédécesseurs
(dont Sheridan Le Fanu avec Carmilla).
D’emblée, il est clairement énoncé qu’en
dépit de sa cruauté, Vlad Tepes n'a pas été
soupçonné de vampirisme de son vivant – c’est
Bram Stoker qui popularisa cette association en recourrant à
des légendes, plus tard (sur-)exploitée par le cinéma
ou la littérature gothique (en particulier les romans d’Ann
Rice).
| 
|
The
Historian est une palpitante chasse au vampire
étalée sur plusieurs décennies, orchestrée
par des personnages dont le sort est fatalement lié
à l'emprise de Dracula sur leurs existences (tout
part d’un livre aux pages vierges, orné d’un
dragon en son centre) ; il s'oppose cependant à cet
être évanescent qui semble se jouer d’eux,
tout en les attirant à lui, pour d’obscurs
motifs. Le premier d’entre eux, le professeur Rossi,
l’affirme : Dracula est bien vivant… Ce terrible
secret, il le transmet, quelques instants avant de disparaître,
à l’un de ses étudiants, Paul, qui lui-même
le lèguera plus tard à sa fille – la
narratrice du récit principal. La complexité
de ces parcours entrelacés et des récits juxtaposés
(auxquels s'ajoutent archives, lettres et témoignages
d'un autre temps) témoigne d’une excellente
maîtrise narrative ; véritable «page-turner
», ainsi que l’écrivent les anglophones,
ce roman possède une intrigue subtile et exploite
agréablement les données historiques, tout
en y mêlant des faits imaginaires.
|
A plusieurs
années d’écart les uns des autres, de bibliothèques
en monastères, d’hypothèses en trouvailles,
des Etats-Unis à Oxford, d’Istanbul à la Hongrie,
les personnages apportent leur contribution à la quête
et progressent dans leur invraisemblable investigation, parsemée
de fausses pistes et de présages, d’apparitions ou
d’amicales rencontres, d’inquiétants bibliothécaires
et d’agents communistes peu affables (ou encore de personnages
ambigus, que l’on apprend à reconnaître à
leurs traits tirés et à leurs lèvres rouge
sang…). Mais le roman d’Elizabeth Kostova, même
s’il en comporte quelques caractéristiques génériques,
n’est pas seulement un roman gothique : fresque familiale
et quête historique, The Historian est une relecture
qui s’efforce de reconstruire les origines – sinon les
raisons - de la légende et de sa propagation, en particulier
à travers l’Europe de l’Est. Plus spécifiquement,
la romancière s’attaque à des domaines rarement
explorés (après quelques années de recherches),
à savoir les liens entre Vlad L’Empaleur et l’Empire
Ottoman, une manière d’exposer ses propres vues sur
l’Histoire, sa signification et sa fonction.
Le récit est un hommage ardent au roman de Stoker sans pour
autant en être une pâle copie ou un « remake »
contemporain : en réinventant un Dracula particulièrement
érudit, assoiffé de savoir, Elizabeth Kostova mène
son lecteur en terra incognita, et fait preuve d’un
admirable talent de conteuse – et d’historienne –
multipliant les mises en abîmes, créant une vaste spirale
temporelle qui englobe peu à peu l’ensemble des personnages,
tout en dégageant, à travers de perpétuelles
répétitions, une certaine idée de l’Histoire
en tant que discipline essentielle à l’appréhension
du temps présent.
Blandine
Longre
(août 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.twbg.co.uk/
http://www.morsure.net/litterature/index.php
http://www.xoeditions.com/
| Carmilla,
Zulma Classics, 2005
La
fiancée de Vlad
Que
les amateurs se réjouissent : ce roman atypique aurait
été une source d'inspiration non négligeable
pour Bram Stoker ; publié en 1872, bien avant le (presque
trop) célèbre Dracula
(1897), Carmilla est l'une des premières
histoires de vampires de la littérature anglophone
et met en scène une femme redoutable (désignée
comme « oupire ») ouvertement attirée
par les jeunes filles ; un saphisme cannibale évoqué
avec finesse et qui confère à ce roman (ou longue
nouvelle) une touche érotique résolument subversive,
la narratrice étant une jeune fille assez candide,
justement, sur laquelle Carmilla a jeté son dévolu.
Récit rétrospectif - et subjectif -, aux fonctions
thérapeutiques évidentes, Carmilla
est une curiosité littéraire raffinée
et brutale tout à la fois, dont l’atmosphère
en huis clos renvoie, par instants, au roman d’Henry
James Le tour d’écrou.
B.L. (août
2005)
Le
roman est paru en français en 1996 chez Actes Sud /
Babel (traduction de Girard Gaïd) et en 2004 en Livre
de Poche (traduction de Jacques Papy) |
|
|