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Investigation
dans les profondeurs de la conscience
Tanguer
est l’histoire d’une femme, d’une famille, de
la vie, que la mort déstabilise. A partir de ce moment-là,
tout devient angoissant, incertain, tout se met à tanguer
: «Tout vacille alentour, les meubles, les murs»,
«Je titube quand je marche, c’est le roulis»…
L’héroïne, dotée d’un fort amour
de la vie, refuse cependant de croire à la mort de son mari
dont le chalutier a sombré. Et bien que sur le point d’accoucher,
elle part à sa recherche, à l’autre bout du
monde, accompagnée de sa vieille mère et de ses deux
fillettes. Paradoxalement, pendant cette quête angoissée,
une nouvelle existence s’ouvre à elle avec la découverte
de l’amitié et de l’amour de Bliss, une jeune
musicienne, et l’épanouissement dans le chant : «
Nine voit sa mère s’ouvrir comme une fleur lorsqu’elle
répète (…) je vais chanter ».
Mais Tanguer,
c’est surtout l’histoire d’une écriture
: la modernité de l’écriture de Karine Mazloumian
rompt avec celle du roman traditionnel issu du XIXe siècle.
Son écriture entre dans « l’ère du
soupçon », à la recherche de ce qui est
caché au plus profond de la conscience et de l’inconscient.
Le réel qui importe pour elle est celui des états
psychologiques de l’être, de ses états paroxystiques.
Kolya ne sait plus quelle est son identité : est-il Markus
Kassim et /ou Kolya ?
Ce roman à plusieurs voix, souvent sans transition les unes
avec les autres, retranscrit des états d’âme,
des rêveries, des craintes avec une grande acuité psychologique.
Le récit et le discours alternent, décrivant un monde
angoissant, pas toujours compréhensible, cependant digne
d’être vécu. L’écrivain laisse couler
librement le flux de la parole consciente et de l’inconscient.
La pensée apparaît en son état naissant, déstructurée.
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Aucun
dialogue n’aère l’espace textuel compact
et dense. Le dialogue, - ses phrases courtes et ses tirets
-, n’apparaît qu’une seule fois vers la
fin de l’ouvrage lorsque Kolya resurgit et retrouve
son identité. Mais la narratrice désamorce
l’illusion réaliste en annonçant l’aspect
formel de ce dialogue : « Ils se parlent. Dialogue
avec tirets bien séparés » et en
jouant avec les mots, un peu comme les surréalistes
et leur écriture automatique :
«
-…rayure téméraire puisque délibérée
.
- Rature et incorrection
- Rupture avec espoir de guérison. »
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Karine Mazloumian joue aussi avec la syntaxe, supprime les virgules,
(«Mais à l’intérieur des crânes,
vacarme brouhaha prises de bec hurlements rires de peur ou de joie.»),
instaure des rimes intérieures («Les reins calés
dans le rocking chair, sentinelles, balancelles».) Son
écriture sensuelle transfigure le réel dans lequel
les objets s’imposent, vivants, consistants, matière
à la fois présente et rêvée : «la
coquille brisée de l’œuf libère sa larme
épaisse et gluante.»
Le lecteur, implicitement présent tout au long de l’ouvrage,
est clairement interpellé dans l’épilogue. Libre
à lui de choisir une suite à la narration. L’écrivain,
dévoilant la construction de sa fiction, s’adresse
à lui : «D’évidence, vous vous interrogez
; Que sont-ils tous devenus ? Treize ans après. Vous vous
inquiétez. Qui est mort ?…». L’écrivain
n’impose pas de choix : «Et non vous ne saurez pas
maintenant».
Travail d’investigation dans les profondeurs de la conscience,
Tanguer
nous raconte une histoire belle et émouvante dans une langue
souvent parlée bien que très travaillée, peut-être
déconcertante pour certains, et dans une forme romanesque
déroutante, peut-être aussi, mais intéressante,
fascinante et moderne.
Annie
Forest-Abou Mansour
(septembre 2004)

De
la même auteure
Otto Portrait,
Le Rouergue, 2002
Plon
http://bief.org/?fuseaction=annuaire.editeur&E=156
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