Les chiens de Thessalonique
Le Serpent à Plumes, 2002

 

La vie selon Kjell Askildsen...

Les nouvelles de Kjell Askildsen n'ont rien à envier aux récits de Raymond Carver ; à ceci près que le Norvégien pousse à l'extrême l'écriture minimaliste ébauchée par l'Américain (Carver rejetait cette étiquette, lui préférant celle de miniaturiste). Ici, c'est le non-dit qui prédomine et dans chaque histoire, on retrouve un couple (un homme et une femme, un frère et une soeur, deux frères...) confronté à l'impossibilité de communiquer : chaque paire de personnages tourne en rond, incapable de formuler verbalement le mal-être qui les accable, leur lassitude ou leur rejet de l'autre. Chaque nouvelle décrit des relations en déperdition, des situations où les apparences sont maintenues coûte que coûte par la monotonie du quotidien, par un semblant de communication vide de sens et d'étouffante normalité.

La vie selon Kjell Askildsen est une suite désespérée de gestes stériles et d'actions robotisées, qui trahissent en définitive le vide existentiel des protagonistes. Si l'on fouille un peu les dialogues banals et les gestes monocordes, on découvre chez chacun des personnages une multitude d'angoisses, une inquiétude latente qui s'immisce peu à peu dans le récit et chaque mouvement paraît alors trahir des désirs ou des pulsions refoulées (l'on se demande si les protagonistes masculins de "Un monde merveilleux" ou "Les chiens de Thessalonique" n'ont pas quelque envie de meurtre, ou bien si Jakob, dans "La sauterelle" n'est pas tenté par l'adultère...), des fantasmes qui prouvent peu à peu que l'on n'a pas affaire à des "hommes ordinaires", mais à des êtres qui manquent de courage pour affronter la réalité ; les passages à l'acte se font attendre, en vain : rien n'arrive jamais, le temps paraît comme en suspens, comme si à l'impossibilité de dire s'ajoutait l'impossibilité d'agir, une paralysie renforcée par l'oppressante rengaine du quotidien.

C'est une vision de l'existence bien frustrante que livre l'auteur norvégien, cependant tout à fait convaincante sous sa plume : Kjell Askildsen est un auteur pour qui le non-dit n'a pas de secrets (en témoignent ses messages cryptés et les indices incarnés par certains objets récurrents : la bouteille de vin, la cigarette ou la boîte aux lettres vide... ou encore des dialogues où abondent des clichés) et chaque nouvelle est comme une tentative désespérée de déchiffrer une énigme silencieuse.

B.Longre
(novembre 2002)


Le Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com

http://odin.dep.no/odin/fransk/om_odin/stillinger/032005-990364/

http://www.aftenposten.no/alex/litterat/forfatte/askildse.htm