En tournée à travers l’Asie du Sud-Est, 2004

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Secret Journey of Ku-Kai - Volume 2 (Domo, 2005)

 

Asie
Sur la route de Kitaro

En tournée à travers l’Asie du Sud-Est avec le compositeur japonais Kitaro, la musique «New Age» s’engouffre dans de forts courants mystiques régionaux.

Repris à l’unisson par les innombrables revendeurs de disques pirates des rues de Bangkok, le nom de Kitaro passe très bien en thaï. Et les marchands de mimer les violons pour nous mettre tout de suite d’accord : il s’agit bien de musique symphonique là !… Et la preuve en chair et en os en est donnée un beau soir de ce pluvieux mois de septembre. Le compositeur japonais revient à Bangkok pour un long concert très attendu, après six ans d’absence.

Au cœur d’un splendide spectacle son et lumières, entouré des six membres de son groupe, Kitaro ressemble à un chef d’orchestre mais façon New Age, c’est-à-dire placé devant des synthétiseurs, face à l’auditoire. Avec le public de privilégiés (des invités ou des citadins assez aisés pour débourser au moins 800 bahts - plus de 16 euros - et s’offrir cette sortie près du parc Lumpini), un échange chaleureux se crée au fil de la performance de deux heures. Ainsi, au waï introductif de Kitaro (le salut thaïlandais en forme de prière) répond le collier de jasmin offert par une spectatrice à la fin du concert.

A Singapour la semaine suivante, après deux dates à Kuala Lumpur, il faut attendre le rappel pour sentir fondre la glace. Le public siffle de bonheur, piétine les gradins et enfin s’amuse. Du Japon à Taiwan, via Shanghai et la Malaisie, cette tournée asiatique dégage un doux parfum de succès. Elle offre surtout des retrouvailles par milliers (environ 3 000 spectateurs à Bangkok et à Singapour, 6 000 à Kuala Lumpur).

Depuis le dernier tour de Kitaro dans la région, en 1998 pour l’album «Gaia Ombashira», le public a pris de l’âge (peu d’adolescents recrutés). L’artiste est parrainé par une marque de bière. Il doit se produire sur un bateau en croisière, puis sur un terrain de golf, mais demeure l’un des rares de sa génération à jouer encore de la musique symphonique dans de grandes salles, à travers le monde.

Installé aux Etats-Unis, dans le fin fond des Rocheuses, depuis 10 ans, Kitaro retrouve l’Asie avec The Sacred Journey of Ku-Kai (Domo, 2003), un album enregistré en partie sur l’île de Shikoku. Cette 40e galette (sans compter les compilations) en 26 ans de carrière solo se présente comme le retour au pays natal d’un homme serein, marqué par les attentats du 11 septembre. Au plan personnel, Kitaro semble s’éloigner encore un peu plus de son enfance shintoïste et vieillir selon cet adage : « Un Japonais naît animiste, vit shintoïste et meurt bouddhiste».
Encore bien vivant, et même en pleine forme apparemment, Kitaro est parti en randonnée dans les montagnes de Shikoku. Il y a enregistré les sons de cloches à chacun des 88 temples du pèlerinage de Kûkai, le moine fondateur du Shingon Shu (bouddhisme ésotérique japonais). De ce concept doivent découler huit albums du prolifique Kitaro.

Le commun aux rites de l’Asie du Sud-Est

En dépit de l’intégration économique régionale, les diverses ethnies de l’Asie du Sud-Est gardent chacune une identité spirituelle propre. Synthétique, l’œuvre sonore et picturale (à travers les pochettes de disques) de Kitaro paraît trouver le commun à de multiples rites de la Chine ancestrale (notamment en reprenant la musique traditionnelle de Dun Huang), du Japon originel (sujet de l’album «Kojiki» publié en 1990 et fondamental dans le répertoire actuel de Kitaro en scène) et de la Thaïlande (bouddhisme et spiritisme).


© Aom Pimpimarn

« L’esprit neutre, en quelque sorte »

Au premier coup d’œil sous les feux de la rampe, les fidèles reconnaissent la longue, épaisse chevelure, les bottes, le veston de cuir et la chemise bouffante, mais aussi l’impressionnant jeu de scène, tout absorbé dans la performance. Kitaro, 51 ans énergiques, musicien classé «New Age» (une étiquette volontiers arrachée pour celle de «musique spirituelle»), avoue ne plus penser à rien quand il joue. «Mon esprit est si… vide! Neutre, en quelque sorte.» Dans un grand hôtel de Singapour, entre la conférence de presse et la petite méditation préalable à tout concert, il cherche les mots pour expliquer les sons. Et surprise, le sérieux du maître de musique laisse la place à une voix jeune, une curiosité d’étudiant et beaucoup de sympathie spontanée.

La nature, son thème régulier, se fait dure au Japon, balayée par un ouragan : «Seuls les hommes peuvent rendre la nature violente», commente-t-il calmement. Même sourire aimable pour jauger ses chances de participer à la chanson officielle des Jeux Olympiques de Pékin 2008 : « J’ai arrangé la musique d’un compositeur chinois. C’est l’une des huit dernières chansons retenues pour devenir la musique officielle de Pékin 2008. C’est une belle chanson… Mais personne ne le sait encore ! »

La lancinante mélodie de «Silk Road» - musique d’une série de documentaires très populaire en Asie dans les années 80 - figure en bonne place au programme de la tournée 2004, soit en milieu de concert. Parti d’un air à siffloter, Kitaro étire les violons dans les aigus, saisit une guitare, insère des claviers luxuriants. Auparavant, sous des lumières éblouissantes, il a joué l’orage et les vents, sonné la cloche de la paix («Peace Bell Symphony»), lancé une épopée sur quelques notes («Hajimari / Sozo», «Orochi»), puis frappé d’imposants tambours taïko aux rythmes conjoints d’un batteur et d’une percussionniste. En fait, Kitaro recrée beaucoup derrière ses claviers, ainsi un solo de viole chinoise, ou des flûtes tibétaines, du piano, de l’orgue, un semblant de moog… A voir en concert, cette démarche «New Age», aussi synthétique mais plus sentimentale que la techno, demande tant de rigueur et de présence au chef d’orchestre.

La grande heure du synthétiseur

L’an 1972 ne paraît pas si loin. Kitaro, alors rocker, y connaît la révélation technologique. En Europe, il est initié au synthétiseur analogique par un membre de Tangerine Dream (psyché-rock allemand). Depuis cette découverte, posés les fondements de la «New Age», l’évolution de Kitaro, musicien de formation autodidacte, mêle quête spirituelle et recherche de fusion avec la nature.


© Aom Pimpimarn

Pendant deux heures de concert tout instrumental (y compris, semble-t-il, les quelques cris primitifs sur «Matsuri»), l’imagination est mise à l’épreuve. Une intro vibrante à l’orgue (ou plutôt au synthé !) pour accoucher du thème de «Heaven & Earth», (musique de film récompensée par un Golden Globe en 2001), et Kitaro se dirige vers une balade, une violoniste reprend… Il manque certes les images du film d’Oliver Stone, mais Kitaro paie de sa personne, les yeux clos, une main tendue vers le ciel, tandis que l’autre pianote… à trois doigts. Vite comparé au Français Jean-Michel Jarre pour son côté grosse machine, ou au Grec Vangelis pour les recours appuyés aux percussions et aux synthés, Kitaro et son art doivent encore mûrir pour permettre des rapprochements et une critique aussi radicaux. Il reste des racines blues (évidentes sur «Cocoro», un morceau pourtant tiré du dernier album), un fond de rock («Caravan Sary» tourne presque au slow) ou même de heavy metal (une impression de Led Zeppelin dans «Water of Mystery»). Si son ouverture aux musiques du monde s’étend et s’approfondit, Kitaro peut avancer sur les traces de Dead can Dance. Le groupe anglais, récemment défunt, est parti de la «cold wave» jusqu’au sommet de la musique ethno-classique.

«Expérimenter en Europe»

A l’heure des discussions en vue d’une tournée européenne en 2005, l’œuvre de Kitaro est encore indéfinie en France. A la recherche de nouveaux sentiments, pour d’autres créations sonores, cet artiste sonde d’abord la matière, tâte le terrain. Entre Amérique et Asie, Kitaro sait déjà par où commencer. «Un jour, j’aimerais expérimenter en Europe, et aller dans les Alpes», confie-t-il dans un salon de Singapour.

François Cavaillès
(octobre 2004)

Francois Cavaillès est journaliste. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa au Canada, il couvre aujourd'hui l'Asie du Sud-Est et enseigne le francais a l'université Chulalongkorn de Bangkok.

http://www.kitaro.net