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Asie
Sur la route de Kitaro
En tournée
à travers l’Asie du Sud-Est avec le compositeur japonais
Kitaro, la musique «New Age» s’engouffre dans
de forts courants mystiques régionaux.
Repris à
l’unisson par les innombrables revendeurs de disques pirates
des rues de Bangkok, le nom de Kitaro passe très bien en
thaï. Et les marchands de mimer les violons pour nous mettre
tout de suite d’accord : il s’agit bien de musique symphonique
là !… Et la preuve en chair et en os en est donnée
un beau soir de ce pluvieux mois de septembre. Le compositeur japonais
revient à Bangkok pour un long concert très attendu,
après six ans d’absence.
Au cœur
d’un splendide spectacle son et lumières, entouré
des six membres de son groupe, Kitaro ressemble à un chef
d’orchestre mais façon New Age, c’est-à-dire
placé devant des synthétiseurs, face à l’auditoire.
Avec le public de privilégiés (des invités
ou des citadins assez aisés pour débourser au moins
800 bahts - plus de 16 euros - et s’offrir cette sortie près
du parc Lumpini), un échange chaleureux se crée au
fil de la performance de deux heures. Ainsi, au waï
introductif de Kitaro (le salut thaïlandais en forme de prière)
répond le collier de jasmin offert par une spectatrice à
la fin du concert.
A Singapour
la semaine suivante, après deux dates à Kuala Lumpur,
il faut attendre le rappel pour sentir fondre la glace. Le public
siffle de bonheur, piétine les gradins et enfin s’amuse.
Du Japon à Taiwan, via Shanghai et la Malaisie, cette tournée
asiatique dégage un doux parfum de succès. Elle offre
surtout des retrouvailles par milliers (environ 3 000 spectateurs
à Bangkok et à Singapour, 6 000 à Kuala Lumpur).
Depuis le dernier
tour de Kitaro dans la région, en 1998 pour l’album
«Gaia Ombashira», le public a pris de l’âge
(peu d’adolescents recrutés). L’artiste est parrainé
par une marque de bière. Il doit se produire sur un bateau
en croisière, puis sur un terrain de golf, mais demeure l’un
des rares de sa génération à jouer encore de
la musique symphonique dans de grandes salles, à travers
le monde.
Installé
aux Etats-Unis, dans le fin fond des Rocheuses, depuis 10 ans, Kitaro
retrouve l’Asie avec The Sacred Journey of Ku-Kai
(Domo, 2003), un album enregistré en partie sur l’île
de Shikoku. Cette 40e galette (sans compter les compilations) en
26 ans de carrière solo se présente comme le retour
au pays natal d’un homme serein, marqué par les attentats
du 11 septembre. Au plan personnel, Kitaro semble s’éloigner
encore un peu plus de son enfance shintoïste et vieillir selon
cet adage : « Un Japonais naît animiste, vit shintoïste
et meurt bouddhiste».
Encore
bien vivant, et même en pleine forme apparemment, Kitaro est
parti en randonnée dans les montagnes de Shikoku. Il y a
enregistré les sons de cloches à chacun des 88 temples
du pèlerinage de Kûkai, le moine fondateur du Shingon
Shu (bouddhisme ésotérique japonais). De ce concept
doivent découler huit albums du prolifique Kitaro.
Le
commun aux rites de l’Asie du Sud-Est
En dépit
de l’intégration économique régionale,
les diverses ethnies de l’Asie du Sud-Est gardent chacune
une identité spirituelle propre. Synthétique,
l’œuvre sonore et picturale (à travers les
pochettes de disques) de Kitaro paraît trouver le commun
à de multiples rites de la Chine ancestrale (notamment
en reprenant la musique traditionnelle de Dun Huang), du Japon
originel (sujet de l’album «Kojiki» publié
en 1990 et fondamental
dans le répertoire actuel de Kitaro en scène)
et de la Thaïlande (bouddhisme et spiritisme). |
©
Aom Pimpimarn |
«
L’esprit neutre, en quelque sorte »
Au premier coup
d’œil sous les feux de la rampe, les fidèles reconnaissent
la longue, épaisse chevelure, les bottes, le veston de cuir
et la chemise bouffante, mais aussi l’impressionnant jeu de
scène, tout absorbé dans la performance. Kitaro, 51
ans énergiques, musicien classé «New Age»
(une étiquette volontiers arrachée pour celle de «musique
spirituelle»), avoue ne plus penser à rien quand il
joue. «Mon esprit est si… vide! Neutre, en quelque
sorte.» Dans un grand hôtel de Singapour, entre
la conférence de presse et la petite méditation préalable
à tout concert, il cherche les mots pour expliquer les sons.
Et surprise, le sérieux du maître de musique laisse
la place à une voix jeune, une curiosité d’étudiant
et beaucoup de sympathie spontanée.
La nature, son
thème régulier, se fait dure au Japon, balayée
par un ouragan : «Seuls les hommes peuvent rendre la nature
violente», commente-t-il calmement. Même sourire
aimable pour jauger ses chances de participer à la chanson
officielle des Jeux Olympiques de Pékin 2008 : « J’ai
arrangé la musique d’un compositeur chinois. C’est
l’une des huit dernières chansons retenues pour devenir
la musique officielle de Pékin 2008. C’est une belle
chanson… Mais personne ne le sait encore ! »
La lancinante
mélodie de «Silk Road» - musique d’une
série de documentaires très populaire en Asie dans
les années 80 - figure en bonne place au programme de la
tournée 2004, soit en milieu de concert. Parti d’un
air à siffloter, Kitaro étire les violons dans les
aigus, saisit une guitare, insère des claviers luxuriants.
Auparavant, sous des lumières éblouissantes, il a
joué l’orage et les vents, sonné la cloche de
la paix («Peace Bell Symphony»), lancé
une épopée sur quelques notes («Hajimari
/ Sozo», «Orochi»), puis frappé d’imposants
tambours taïko aux rythmes conjoints d’un batteur
et d’une percussionniste. En fait, Kitaro recrée beaucoup
derrière ses claviers, ainsi un solo de viole chinoise, ou
des flûtes tibétaines, du piano, de l’orgue,
un semblant de moog… A voir en concert, cette démarche
«New Age», aussi synthétique mais plus sentimentale
que la techno, demande tant de rigueur et de présence au
chef d’orchestre.
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La
grande heure du synthétiseur
L’an
1972 ne paraît pas si loin. Kitaro, alors rocker, y
connaît la révélation technologique. En
Europe, il est initié au synthétiseur analogique
par un membre de Tangerine Dream (psyché-rock allemand).
Depuis cette découverte, posés les fondements
de la «New Age», l’évolution de Kitaro,
musicien de formation autodidacte, mêle quête
spirituelle et recherche de fusion avec la nature. |
©
Aom Pimpimarn |
Pendant deux
heures de concert tout instrumental (y compris, semble-t-il, les
quelques cris primitifs sur «Matsuri»), l’imagination
est mise à l’épreuve. Une intro vibrante à
l’orgue (ou plutôt au synthé !) pour accoucher
du thème de «Heaven & Earth», (musique
de film récompensée par un Golden Globe en 2001),
et Kitaro se dirige vers une balade, une violoniste reprend…
Il manque certes les images du film d’Oliver Stone, mais Kitaro
paie de sa personne, les yeux clos, une main tendue vers le ciel,
tandis que l’autre pianote… à trois doigts. Vite
comparé au Français Jean-Michel Jarre pour son côté
grosse machine, ou au Grec Vangelis pour les recours appuyés
aux percussions et aux synthés, Kitaro et son art doivent
encore mûrir pour permettre des rapprochements et une critique
aussi radicaux. Il reste des racines blues (évidentes sur
«Cocoro», un morceau
pourtant tiré du dernier album), un fond de rock («Caravan
Sary» tourne presque au slow) ou même de heavy
metal (une impression de Led Zeppelin dans «Water of Mystery»).
Si son ouverture aux musiques du monde s’étend et s’approfondit,
Kitaro peut avancer sur les traces de Dead can Dance. Le groupe
anglais, récemment défunt, est parti de la «cold
wave» jusqu’au sommet de la musique ethno-classique.
«Expérimenter
en Europe»
A l’heure
des discussions en vue d’une tournée européenne
en 2005, l’œuvre de Kitaro est encore indéfinie
en France. A la recherche de nouveaux sentiments, pour d’autres
créations sonores, cet artiste sonde d’abord la matière,
tâte le terrain. Entre Amérique et Asie, Kitaro sait
déjà par où commencer. «Un jour,
j’aimerais expérimenter en Europe, et aller dans les
Alpes», confie-t-il dans un salon de Singapour.
François
Cavaillès
(octobre 2004)
Francois
Cavaillès est journaliste. Ancien reporter en radio,
puis en presse, dans la région d'Ottawa au Canada, il couvre
aujourd'hui l'Asie du Sud-Est et enseigne le francais a l'université
Chulalongkorn de Bangkok.

http://www.kitaro.net
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