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" Mais qui témoigne
pour le témoin ? " Paul Celan
6 Octobre 1973,
jour de Kippour, une ville silencieuse, déserte. Un personnage
traverse une rue et croise la trajectoire d'une jeune fille comme
deux lignes idéalement sécantes.
Plan suivant : des giclées de peinture sur une surface vierge…du
vert, du jaune, du rouge…à la manière du dripping
de Pollock. Puis, deux corps sont plongés dans ces fluides
multicolores en un enchevêtrement sensuel.
D'emblée, par cette scène érotique magnifique,
Amos Gitaï se tient dans les choses, au cœur de leur désordre
et de leurs nœuds sensoriels. Il s'agit pour lui d'échapper
à la représentation distante et au film sur la guerre.
Le dégoût, la peur, la fatigue, les affects, plutôt
qu'un discours intellectuel a posteriori, parce qu'il envisage ainsi
l'art et le cinéma, mais sans doute aussi parce qu'il a lui-même
vécu les évènements montrés jusque dans
la blessure de sa chair. En 1973, il s'engage en effet dans une
équipe de secouristes de l'armée de l'air (il est
acteur), néanmoins il évolue à distance des
combats proprement dits (en ce sens il est témoin).
Témoin
oculaire supplémentaire, sa caméra mord dans la chair
des choses et la boue d'un désastre insensé. Caméra-acteur
parfois lorsqu'elle occupe la position d'un soldat anonyme, sans
jamais cependant devenir subjective…on ne voit pas ce que les protagonistes
perçoivent des combats, la guerre demeure hors champ. Sous-entendu :
la même expérience absurde et terrible a lieu de l'autre
côté.
Celle-ci pour Weinraub (le double du cinéaste) débute
dans le vacarme des sirènes. Avec son ami Ruso, il tente
de rejoindre son unité dans le Golan brusquement envahi par
l'armée syrienne. Le calme de Kippour avant le chaos : défaite
de l'armée, de nombreuses pertes, fuite des civils… A bord
d'une petite Fiat blanche, Ruso et Weinraub découvrent, médusés,
cette confusion. Comme dans " Le Goût de la cerise " de Kiarostami,
le réel nous est donné à voir de l'intérieur
d'un véhicule où caméra et spectateur se font
passagers. Par la suite beaucoup de scènes se déroulent
à l'intérieur d'un hélicoptère Bell
205 qui transporte l'équipe de secours dans laquelle les
deux amis se sont finalement engagés.
Un dispositif technique complexe permet de filmer les missions sur
le terrain en longs plans-séquences. La caméra effectue
des panoramiques qui montrent le paysage au sol, les soldats entassés
dans la carlingue puis leur sortie hâtive après l'atterrissage.
Peu de ruptures, pas de montage artificiel ou d'effets spéciaux,
Amos Gitaï persévère dans son souci de réalisme.
Les missions se répètent jusqu'à la nausée :
va-et-vient de l'hélicoptère, courir sur le champs
des opérations, porter les blessés et laisser les
morts. Expérience de la fuite du sens à travers le
désordre des sens.
Le film est
d'une puissance plastique inouïe, renforcée par une
musique aux échos métalliques d'outre-tombe. Rarement
le cinéma a rendu, de la sorte, ces sensations de cauchemar
et de folie propres à la guerre, tout en évitant l'écueil
du jugement ou du parti pris.
Jean-Emmanuel
Denave

Eden
(2001) : lire la chronique de Sit'art mag
Le
tournage du film
http://www.liberation.com/cinema/archives/
tournages/20000202.html
Site
consacré au réalisateur
http://www.indic.co.il/AmosGitai/
http://www.cinemed.tm.fr/asp/Personnes/realisateur_no.asp?code=1937
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