Sur la route et autres romans
Edition établie et présentée par Yves Buin
Quarto Gallimard 2003

traduits de l'anglais par Jean Autret, Jacqueline Bernard, Catherine David, Pierre Guglielmina, Jacques Houbart, Brice Matthieussent, Philippe Mikriammos et Marc Saporta

 

Les amateurs du grand Jack vont être comblés ; les autres vont avoir une belle occasion de le découvrir, pensez donc : huit ouvrages, unifiés sous l’intitulé de La Légende de Duluoz, celle de Jack le Pou (puisque Duluoz signifie Pou en langage canuck, Kerouac revendiquant un «héritage indien»), soit, outre son œuvre la plus connue (Sur la Route, publié en 1957), Visions de Cody (I), Les Souterrains, Tristessa, Les Clochards Célestes, L’Ecrit de l’Eternité d’Or, Big Sur et Vanité de Duluoz… le tout en 1428 pages, 24 documents… et une courte introduction pour chaque œuvre.

Yves Buin nous avertit dans son avant-propos : « Chaque livre se réfère à une séquence de la vie de Kerouac, qui se situe, par-là, à la grande tradition américaine du récit autobiographique… revendiquant aussi lui-même sa dette envers La Comédie Humaine et A la Recherche du Temps Perdu. »

Né en 1922, Jack Jean Louis Lebris de Kerouac, mort en 1969 d’une hémorragie interne due à son alcoolisme (et autres excès de toutes sortes), fut désigné comme le père (ou le pape !) de la beat generation, terme qu’il employa pour désigner le groupe des écrivains et poètes américains qui rejetaient certaines valeurs prônées par la société de l’époque. Profondément catholique malgré son anticonformisme, profondément marqué par la mort de son frère aîné, il rêvera d’abord de devenir footballeur professionnel… puis écrivain… et décidera de se consacrer à cette dernière vocation. Il deviendra également un grand voyageur, un vagabond aux rencontres (son amitié pour son alter ego, Neal Cassidy) et expériences multiples (les drogues, le bouddhisme …).

Mais ce sur quoi je voudrais insister dans cette chronique, ce sont ses rapports avec le jazz, le be-bop naissant, qu’il écouta et qui eut une influence considérable sur son style et sur l’établissement des Principes de la Prose Spontanée. A ce sujet, il faut donc lire en fin de volume le texte d’Yves Buin inclus dans ce livre indispensable : Kerouac, l’Ecriture et le Jazz.
Kerouac fut assidu aux clubs et assista notamment aux séances de « laboratoire » que fut le Minton’s entre 1941 et 44, où s’illustrèrent les grandes figures du be-bop. Il ne cessera de revendiquer l’héritage et sa dette envers cette période de la musique afro-américaine. Il confia au poète Allen Ginsberg qu’il s’identifiait plus volontiers à des musiciens de génie — Charlie Parker (son idole), Dizzy Gillespie (il appellera New York Le Sanctuaire de Dizzy), Thelonious Monk, Lester Young (il ne cessera de lui rendre hommage : «c’est Lester qui est à l’origine de tout, ce saint grave et mélancolique qui est derrière toute l’histoire du jazz et de sa génération», écrit-il dans Visions de Cody), Billie Holiday — qu’à n’importe quelle école littéraire bien établie… Kerouac n’avait d’autre ambition que de faire avec les mots ce qu’il entendait les musiciens bop faire avec leurs instruments… Les Souterrains fut écrit très vite, («une prose rapide, comme du jazz à couper le souffle »). Lire aussi à ce sujet Mexico City Blues (C. Bourgois, 1976). On retrouvera chez Julio Cortázar ce même amour du jazz ; lors d’un entretien, à la question relative au jeu : « Qu’emporteriez-vous sur une île déserte », il me répondit sans hésiter : « Des disques plutôt que des livres ! »

Ainsi, quoi de mieux que de lire cet ouvrage en écoutant, par exemple, Jazz at Massey Hall de Toronto le 15 mai 1953 avec cinq grands maîtres du be-bop : Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Bud Powell, Charles Mingus et Max Roach.
Le swing des notes et des mots… Magistral !

Jacques Chesnel
(février 2004)

Jacques Chesnel est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas) ; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).

Gallimard
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