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Entretien
avec Gianina Carbunariu
Liens
avec pauline
bureau – bastien ehouzan – vincent ozanon
assistant
à la mise en scène nicolas pignon
lumière dominique fortin – film mathilde damoisel
Rêves et réalités de Roumanie
Kebab
raconte la descente aux enfers d’une jeune et jolie roumaine,
Mady (Pauline Bureau), débarquant en Irlande, se livrant
à la prostitution dans un petit business organisé
par son copain Voicu (Vincent Ozanon), et filmé, dans leur
appartement miteux, par Bogdan (Bastien Ehouzan), étudiant
en arts visuels fraîchement arrivé lui aussi. Dans
une langue simple et véhémente, très rapide,
rappelant la modernité d’une Sarah
Kane, cette pièce sombre et amère de la jeune
dramaturge Gianina Carbunariu affronte sans complexes, avec crudité,
et non sans un humour très grinçant, le grave sujet
de la prostitution, et les divers tourments de la nouvelle génération
d’exilés roumains en pays riche, pour dénoncer
la facilité avec laquelle la nature humaine se laisse corrompre.
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Kebab suivi
de Stop the tempo !
de Gianina Carbunariu traduites du roumain
par Anamaria Marinca, Diiana Cilan et Gabriel Marian - Actes
Sud-Papiers, 2007
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La violence
et la vulgarité font taire les rêves les plus
modestes ; mais, outre le mépris affiché pour
la Roumanie, ce monde où l’argent parvient
rapidement à déposséder les gens d’eux-mêmes,
où le déracinement devient déshumanisation,
ce monde qui réussit aux maquereaux, qui détruit
les jeunes filles, et qui corrompt les braves gars, ce monde,
c’est le nôtre, c’est notre Europe : dans
le fond, Gianina Carbunariu s’adresse à ses
concitoyens, avec pour enjeu majeur l’image de la
Roumanie, et si, dans la mise en scène souple et
vigoureuse de Christian Benedetti, Mady brandit avec cynisme
le drapeau bleu-jaune-rouge en vantant les « fucking
good blow jobs » roumains, la saleté n’est
pas dans le drapeau.
Nicolas
Cavaillès
(janvier
2007)
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Entretien
avec Gianina Carbunariu
| Votre
pièce Kebab aborde, avec beaucoup de cruauté,
le grave problème de la prostitution, pourquoi ce choix
?
Je n’ai pas vraiment choisi le sujet de la prostitution
; la pièce raconte surtout l’histoire de trois
jeunes exilés roumains. Mais j’ai lu dans le
Irish Times un article sur une histoire de ce type,
au cours d’un séjour en Irlande. Après,
j’ai beaucoup mis en fonction ; ce qui m’intéressait,
c’était les rapports entre ces trois jeunes Roumains
avec une éducation, un background, différents
– et aussi d’un âge très différent
: Mady, la jeune fille, est née après l’ère
Ceausescu. Je m’intéresse surtout aux relations
entre les émigrés roumains, et aussi entre les
Roumains en Roumanie ; le contexte de la pièce, l’Irlande,
les met dans une situation-limite, où les conflits
explosent. Mais l’exil n’est pas une fin en soi,
dans la pièce ; c’est pour cela qu’à
la fin, la tension reste, la pièce continue, c’est
presque le début d’une autre pièce. |
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L’exil,
comme la prostitution, semble déposséder les gens
d’eux-mêmes…
C’est
un problème de choix à faire, auquel la jeunesse est
particulièrement confrontée. Bogdan, l’étudiant,
part de Roumanie pour devenir artiste, mais il choisit l’argent,
l’advertising, il trahit son rêve, et il choisit seul,
il est seul coupable.
À
part le doux souvenir de la nourriture roumaine, vos personnages
affichent un certain mépris pour la Roumanie, leur patrie.
Ils sont entre
l’amour et la haine : leur décision de partir, une
décision très dure, s’inscrit dans une période
où le futur en Roumanie semble impossible. Leur décision
est radicale, mais ce choix est très compréhensible
– et pas seulement du point de vue de l’argent. Beaucoup
d’étudiants partent parce que le système roumain
empêche les carrières. Jusque tout récemment
encore, le système obligeait les jeunes roumains à
permettre à ce système de se reproduire. C’est
pour cela que, personnellement, j’ai refusé le théâtre
institutionnel en Roumanie : les conditions de travail ne me convenaient
pas du tout. On ne peut pas changer les choses seul, il faut trouver
une alternative au système, qui est très résistant
face au changement. Il faut donc créer des compagnies indépendantes,
des projets alternatifs… ou bien partir.
Mais
tout change très vite, en Roumanie, ces dernières
années.
Oui, depuis
2003, le changement a commencé à s’opérer.
Plusieurs metteurs en scène y travaillent, même au
sein du théâtre institutionnel. Avant, il n’y
avait pas d’espaces indépendants. À la fin des
années 1990, les pièces contemporaines rencontraient
de gros problèmes de réception : un thème comme
l’homosexualité, ou bien le fait de jouer avec le langage,
tout cela était très mal reçu. D’où
la tentation de partir – comme l’a fait, par exemple,
Cristi Popescu, qui est parti à Montréal.
C’est vrai que les choses changent vite, mais il y a encore
beaucoup de résistances, face aux textes contemporains roumains
: on accepte ce qui vient de l’étranger, mais pas ce
qui vient de Roumanie, les théâtres ne veulent pas
prendre ce genre de risques.
Face à cela, nous avons créé le collectif
DramAcum ; nous sommes cinq metteurs en scène, nous
travaillons avec de jeunes écrivains, nous avons déjà
monté six spectacles en deux ans (au studio du Teatrul Foarte
Mic, à Bucarest). Mais comme pendant dix ans il ne se passait
rien, il est nécessaire aujourd’hui d’éduquer
le public ; et si maintenant l’espace existe, si les jeunes
le connaissent, si le théâtre institutionnel soutient
financièrement le projet, cela reste un cas unique. L’écart
entre les générations demeure, même dans le
monde du théâtre.
Votre
théâtre s’adresse avant tout à vos contemporains,
et vise l’actualité la plus immédiate ; comment
appréhendez-vous l’avenir de vos textes ?
Mes pièces
sont effectivement très liées à la réalité
actuelle, mais, pour Kebab, c’est
surtout l’histoire de trois êtres humains, et les thèmes
demeurent par-delà les années – comme le modèle
roumain du succès, auquel je m’attaque, ce modèle
copié de l’Ouest, et qui n’est pas un modèle
de réussite par le travail, encore moins par les études,
mais un modèle de réussite rapide, en pleine pression
sociale (dont Bogdan, l’étudiant, est le produit :
il choisit la publicité plutôt que l’art), un
modèle pour lequel les Roumains continuent à faire
beaucoup de sacrifices.
Dans
Kebab, l’étudiant s’en sort en filmant
la misère de ses amis exilés : y a-t-il une sorte
d’auto-critique là-derrière, de votre part ?
Oui, c’est
très ironique. Mais le plus dur, ce n’est pas qu’il
fasse un film, c’est surtout qu’il manipule les deux
autres. Il enfreint la limite entre l’art et la vie, il détourne
la réalité – ses images se retrouvent ainsi
dans une publicité contre les violences au foyer.
Avez-vous
songé vous-même à vous exiler, comme tant d’écrivains
roumains ?
Non. La situation
en Roumanie m’intéresse toujours, et elle m’influence
beaucoup. Je ne veux pas spécialement faire une chronique
de cette période, mais nous vivons des années très
intéressantes. J’écris en réaction de
discours nationalistes imposé sous l’ère communiste,
et développés après 1989 par les nationalistes
; je veux donner ma vision, très personnelle, de la Roumanie
et de ce qui s’y passe. Il ne s’agit pas de décrire
la Roumanie, mais de lutter contre les clichés véhiculés
dans les années 1990, clichés nocifs et réducteurs.
Les Roumains ont deux manières de se donner une identité
; soit ils se trouvent très paresseux et nuls, soit ils se
placent au centre de l’univers… Ce sont deux perspectives
extrêmistes ; de mon côté, j’essaie d’être
lucide, pour me construire une identité à moi.
Et vous écrivez avant tout pour les
Roumains…
Oui. Je n’écris
pas des pièces, je monte des spectacles. Je ne pensais pas
que ce serait monté à l’étranger, en
France, en Allemagne… Je suis même curieuse du point
de vue occidental !
Par exemple, quant à la prostitution, il ne s’agit
pas de chercher un coupable, mais de démonter un mécanisme,
de montrer le marché autour de la survie de ces exilés,
auxquels le système n’offre aucune éducation.
Il n’y a pas même de solidarité entre les exilés,
dans le cas de la communauté roumaine de Dublin : ils ne
communiquent pas entre eux, et, à cause de la mauvaise image
de la Roumanie, les exilés cachaient encore leur nationalité
ces dernières années.
Je n’aime pas les extrêmes : ni fierté, ni honte
d’être Roumain. Dans le texte, j’ai voulu rapprocher
ces deux communautés d’exilés : ceux qui ont
réussi (Bogdan), et ceux qui ont raté (Voicu). À
un moment, ils parviennent à former une famille, tout semble
aller bien entre eux… mais l’individualisme revient.
Même Mady n’est pas une pure victime : elle s’impose
à Voicu pour se sauver elle-même, elle profite de Voicu.
(propos
recueillis par N. Cavaillès - janvier 2007)
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