Kebab (mady-baby.edu)
de Gianina Carbunariu
Mise en scène de Christian Benedetti

Théâtre-Studio, Alfortville
Du 8 janvier au 3 mars 2007

 

 

Entretien avec Gianina Carbunariu

Liens

avec pauline bureau – bastien ehouzan – vincent ozanon
assistant à la mise en scène nicolas pignon
lumière dominique fortin – film mathilde damoisel

 


Rêves et réalités de Roumanie

Kebab raconte la descente aux enfers d’une jeune et jolie roumaine, Mady (Pauline Bureau), débarquant en Irlande, se livrant à la prostitution dans un petit business organisé par son copain Voicu (Vincent Ozanon), et filmé, dans leur appartement miteux, par Bogdan (Bastien Ehouzan), étudiant en arts visuels fraîchement arrivé lui aussi. Dans une langue simple et véhémente, très rapide, rappelant la modernité d’une Sarah Kane, cette pièce sombre et amère de la jeune dramaturge Gianina Carbunariu affronte sans complexes, avec crudité, et non sans un humour très grinçant, le grave sujet de la prostitution, et les divers tourments de la nouvelle génération d’exilés roumains en pays riche, pour dénoncer la facilité avec laquelle la nature humaine se laisse corrompre.


Kebab
suivi de Stop the tempo ! de Gianina Carbunariu traduites du roumain par Anamaria Marinca, Diiana Cilan et Gabriel Marian - Actes Sud-Papiers, 2007

La violence et la vulgarité font taire les rêves les plus modestes ; mais, outre le mépris affiché pour la Roumanie, ce monde où l’argent parvient rapidement à déposséder les gens d’eux-mêmes, où le déracinement devient déshumanisation, ce monde qui réussit aux maquereaux, qui détruit les jeunes filles, et qui corrompt les braves gars, ce monde, c’est le nôtre, c’est notre Europe : dans le fond, Gianina Carbunariu s’adresse à ses concitoyens, avec pour enjeu majeur l’image de la Roumanie, et si, dans la mise en scène souple et vigoureuse de Christian Benedetti, Mady brandit avec cynisme le drapeau bleu-jaune-rouge en vantant les « fucking good blow jobs » roumains, la saleté n’est pas dans le drapeau.

Nicolas Cavaillès
(janvier 2007)

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Entretien avec Gianina Carbunariu

Votre pièce Kebab aborde, avec beaucoup de cruauté, le grave problème de la prostitution, pourquoi ce choix ?

Je n’ai pas vraiment choisi le sujet de la prostitution ; la pièce raconte surtout l’histoire de trois jeunes exilés roumains. Mais j’ai lu dans le Irish Times un article sur une histoire de ce type, au cours d’un séjour en Irlande. Après, j’ai beaucoup mis en fonction ; ce qui m’intéressait, c’était les rapports entre ces trois jeunes Roumains avec une éducation, un background, différents – et aussi d’un âge très différent : Mady, la jeune fille, est née après l’ère Ceausescu. Je m’intéresse surtout aux relations entre les émigrés roumains, et aussi entre les Roumains en Roumanie ; le contexte de la pièce, l’Irlande, les met dans une situation-limite, où les conflits explosent. Mais l’exil n’est pas une fin en soi, dans la pièce ; c’est pour cela qu’à la fin, la tension reste, la pièce continue, c’est presque le début d’une autre pièce.

L’exil, comme la prostitution, semble déposséder les gens d’eux-mêmes…

C’est un problème de choix à faire, auquel la jeunesse est particulièrement confrontée. Bogdan, l’étudiant, part de Roumanie pour devenir artiste, mais il choisit l’argent, l’advertising, il trahit son rêve, et il choisit seul, il est seul coupable.

À part le doux souvenir de la nourriture roumaine, vos personnages affichent un certain mépris pour la Roumanie, leur patrie.

Ils sont entre l’amour et la haine : leur décision de partir, une décision très dure, s’inscrit dans une période où le futur en Roumanie semble impossible. Leur décision est radicale, mais ce choix est très compréhensible – et pas seulement du point de vue de l’argent. Beaucoup d’étudiants partent parce que le système roumain empêche les carrières. Jusque tout récemment encore, le système obligeait les jeunes roumains à permettre à ce système de se reproduire. C’est pour cela que, personnellement, j’ai refusé le théâtre institutionnel en Roumanie : les conditions de travail ne me convenaient pas du tout. On ne peut pas changer les choses seul, il faut trouver une alternative au système, qui est très résistant face au changement. Il faut donc créer des compagnies indépendantes, des projets alternatifs… ou bien partir.

Mais tout change très vite, en Roumanie, ces dernières années.

Oui, depuis 2003, le changement a commencé à s’opérer. Plusieurs metteurs en scène y travaillent, même au sein du théâtre institutionnel. Avant, il n’y avait pas d’espaces indépendants. À la fin des années 1990, les pièces contemporaines rencontraient de gros problèmes de réception : un thème comme l’homosexualité, ou bien le fait de jouer avec le langage, tout cela était très mal reçu. D’où la tentation de partir – comme l’a fait, par exemple, Cristi Popescu, qui est parti à Montréal.
C’est vrai que les choses changent vite, mais il y a encore beaucoup de résistances, face aux textes contemporains roumains : on accepte ce qui vient de l’étranger, mais pas ce qui vient de Roumanie, les théâtres ne veulent pas prendre ce genre de risques.
Face à cela, nous avons créé le collectif DramAcum ; nous sommes cinq metteurs en scène, nous travaillons avec de jeunes écrivains, nous avons déjà monté six spectacles en deux ans (au studio du Teatrul Foarte Mic, à Bucarest). Mais comme pendant dix ans il ne se passait rien, il est nécessaire aujourd’hui d’éduquer le public ; et si maintenant l’espace existe, si les jeunes le connaissent, si le théâtre institutionnel soutient financièrement le projet, cela reste un cas unique. L’écart entre les générations demeure, même dans le monde du théâtre.

Votre théâtre s’adresse avant tout à vos contemporains, et vise l’actualité la plus immédiate ; comment appréhendez-vous l’avenir de vos textes ?

Mes pièces sont effectivement très liées à la réalité actuelle, mais, pour Kebab, c’est surtout l’histoire de trois êtres humains, et les thèmes demeurent par-delà les années – comme le modèle roumain du succès, auquel je m’attaque, ce modèle copié de l’Ouest, et qui n’est pas un modèle de réussite par le travail, encore moins par les études, mais un modèle de réussite rapide, en pleine pression sociale (dont Bogdan, l’étudiant, est le produit : il choisit la publicité plutôt que l’art), un modèle pour lequel les Roumains continuent à faire beaucoup de sacrifices.

Dans Kebab, l’étudiant s’en sort en filmant la misère de ses amis exilés : y a-t-il une sorte d’auto-critique là-derrière, de votre part ?

Oui, c’est très ironique. Mais le plus dur, ce n’est pas qu’il fasse un film, c’est surtout qu’il manipule les deux autres. Il enfreint la limite entre l’art et la vie, il détourne la réalité – ses images se retrouvent ainsi dans une publicité contre les violences au foyer.

Avez-vous songé vous-même à vous exiler, comme tant d’écrivains roumains ?

Non. La situation en Roumanie m’intéresse toujours, et elle m’influence beaucoup. Je ne veux pas spécialement faire une chronique de cette période, mais nous vivons des années très intéressantes. J’écris en réaction de discours nationalistes imposé sous l’ère communiste, et développés après 1989 par les nationalistes ; je veux donner ma vision, très personnelle, de la Roumanie et de ce qui s’y passe. Il ne s’agit pas de décrire la Roumanie, mais de lutter contre les clichés véhiculés dans les années 1990, clichés nocifs et réducteurs. Les Roumains ont deux manières de se donner une identité ; soit ils se trouvent très paresseux et nuls, soit ils se placent au centre de l’univers… Ce sont deux perspectives extrêmistes ; de mon côté, j’essaie d’être lucide, pour me construire une identité à moi.

Et vous écrivez avant tout pour les Roumains…

Oui. Je n’écris pas des pièces, je monte des spectacles. Je ne pensais pas que ce serait monté à l’étranger, en France, en Allemagne… Je suis même curieuse du point de vue occidental !
Par exemple, quant à la prostitution, il ne s’agit pas de chercher un coupable, mais de démonter un mécanisme, de montrer le marché autour de la survie de ces exilés, auxquels le système n’offre aucune éducation. Il n’y a pas même de solidarité entre les exilés, dans le cas de la communauté roumaine de Dublin : ils ne communiquent pas entre eux, et, à cause de la mauvaise image de la Roumanie, les exilés cachaient encore leur nationalité ces dernières années.
Je n’aime pas les extrêmes : ni fierté, ni honte d’être Roumain. Dans le texte, j’ai voulu rapprocher ces deux communautés d’exilés : ceux qui ont réussi (Bogdan), et ceux qui ont raté (Voicu). À un moment, ils parviennent à former une famille, tout semble aller bien entre eux… mais l’individualisme revient. Même Mady n’est pas une pure victime : elle s’impose à Voicu pour se sauver elle-même, elle profite de Voicu.

(propos recueillis par N. Cavaillès - janvier 2007)

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16 rue marcelin berthelot – 94140 alfortville
réservations 01 43 76 86 56

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