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Juvenilia
ackeriennes
Le lecteur,
emporté par le flot vigoureux et chaotique des mots, ne cesse
de s’étonner devant la capacité de Kathy Acker
à ingérer puis à régurgiter des textes
et leurs personnages pour les faire siens. Narrateur et Auteur se
veulent ici indissociables, de même que Narrateur et Personnage,
par le biais d’un mimétisme langagier, intellectuel
et instinctif, un procédé permettant à l’auteure
de s’approprier d’autres existences et de véritablement
fantasmer sur l’idée d’être ces personnages
: « Je deviens une meurtrière en répétant
par les mots la vie d’autres meurtrières »
écrit-elle en exergue, affirmant d’emblée l’osmose
qu’elle s’efforce d’engendrer entre le «
je » omniprésent et les autres, qu’ils soient
hommes ou femmes, personnages de papier ou écrivains. Des
rôles successifs qu’elle endosse sans relâche,
s’identifiant aux personnages recréés, se métamorphosant
à l’envi selon l’inspiration du moment, si bien
qu’il est difficile, en définitive, de savoir qui nous
parle…
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Une
confusion qui dévoile l’extraordinaire empathie
circulant d’elle à eux, visible autant dans les
ruptures de la ponctuation que dans les thèmes abordés,
des épreuves subies à leurs désirs si
proches des siens – certains ressurgissant en boucle
: la soif de liberté totale présente à
tout moment, les carences affectives et la solitude, la paranoïa
envahissante ou le sentiment d’insécurité
constant. Le besoin de liberté se lit évidemment
dans la transgression des codes (sociaux, linguistiques, littéraires)
et atteint son paroxysme lorsqu’il est lié à
une frénésie sexuelle masturbatoire (censée
être) libératrice, rejoignant en partie cette
urgence du dire, palpable derrière chaque mot, derrière
chaque tentative désespérée d’être
simultanément elle et un(e) autre, homme et femme.
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La confusion
s’accentue ainsi entre réalité et fantasme («
j’essaye de séparer les souvenirs des événements
auxquels j’ai rêvé ou que j’ai fantasmés
(impossible). »), entre réalité et littérature,
aussi. L’emploi de divers matériaux textuels est, comme
toujours, revendiqué (les sources des « emprunts »
sont citées) et nulle idée de plagiat ici : comme
dans Sang et
Stupre au lycée, l’on sent à
quel point les lectures antérieures de Kathy Acker ont laissé
des traces indélébiles, et elle navigue sans complexe
de Sade à Yeats, de Violette Leduc à Charles Whibley,
donnant l’impression d’un assemblage éclaté
et cohérent tout à la fois, un paradoxe auquel s’ajoutent
de nombreux autres ; Kathy Acker ne cesse par exemple de fantasmer
sur l’enfance tout en la rejetant, une enfance vécue
comme un emprisonnement, désignée comme «
le monde de la lobotomie » ; des passages ensevelis sous
les digressions, comme pour mieux tenter de maintenir à l’écart
cette enfance détestée.
Ce recueil,
qui regroupe six textes parus en 1973 – les tout premiers
de l’auteure – se lit et se relit avec plaisir, après
la redécouverte en France de Kathy Acker (à travers
Sang et Stupre au lycée, publié
lui aussi par Laurence Viallet), et l’on y trouve déjà
les mouvements contradictoires, l’intertextualité et
les soubresauts orgasmiques qui traverseront l’œuvre
à venir de la romancière américaine.
Blandine
Longre
(mars 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

Entretien
avec Laurence Viallet,
éditrice
On
trouvera des informations biographiques et bibliographiques, accompagnées
d'un cahier critique, sur le site des éditions Désordres
http://www.editions-desordres.com/
Sang
et Stupre au lycée, Désordres, Laurence
Viallet, 2005
Spread
Wide - Kathy Acker & Paul Buck - Editions Dis Voir
Don
Quixote which was a dream D’après Kathy
Acker
Les Intranquilles, Lyon, juin 2007
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L'éditeur
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Grandes
espérances de Kathy Acker,
traduit
de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire, Désordres,
2006
Après
Sang et Stupre au lycée et La
vie enfantine de la tarentule Noire, les éditions
Désordres publient un troisième pan de l’oeuvre
de Kathy Acker, très librement inspiré du roman
de Dickens – l’auteure intitulant d'emblée
sa première partie « Plagiat ». On retrouve
ici tout ce qui fascine dans les autres créations hybrides
et débridées de l’artiste américaine
: l’inlassable nécessité de s’approprier
d’autres œuvres tout en les détournant,
les parodiant et les pliant à ses propres fantasmes,
les juxtapositions textuelles/sexuelles qui incitent le lecteur
à chercher un fil conducteur ailleurs que dans l’enchaînement
linéaire traditionnel, la grande diversité narrative
(entre théâtralité et autobiographie),
les innombrables explorations psychiques par le biais du langage,
mais aussi l’incontournable schizophrénie du
« Je », auteur / narrateurs / personnages. Dickens
n’est ici qu’ un point de départ qui explose
dès les premières lignes, et même si des
résonances existent entre les deux romans, Grandes
espérances selon Acker ne retrace pas
les tribulations d’un Philip Pirrip au féminin,
mais tourne et retourne les notions de désir (jamais
comblé) et d’identité, (toujours mouvante),
tout en explorant aussi d’autres œuvres. La quête
de Kathy Acker, pétrie d’intertextes et de déconstructions,
s’affiche comme perpétuelle et toujours renouvelée,
de lecture en lecture. B.
Longre (octobre 2006) |
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