The Seal Wife
(The Fourth Estate, 2003)

La Femme phoque
traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter
JC Lattès, 2004

 

D'amour, de neige et de vent

Hiver 1915, Anchorage, Alaska : un autre temps et d'autres lieux pour un récit déroutant, une quête obsessionnelle dans un Grand Nord qui se réduit au champ de conscience d'un jeune météorologue, Bigelow, chargé d'effectuer des relevés quotidiens qu'il télégraphie à Washington. Une vie précaire l'attend, un maigre salaire, un bout de terrain pour construire une petite maison de bois, des difficultés pour s'ajuster à la grossièreté de la petite ville de pionniers et de trappeurs, et un imprévu : une femme aléoute (originaire des îles Aléoutiennes, à l'ouest de l'Alaska). Il la remarque, la suit et l'aborde enfin ; silencieuse, elle l'accueille chez elle, en échange de gibier ou de petits cadeaux. Mais son mutisme intrigue Bigelow.

La narration est tout entière axée sur les pérégrinations sexuelles, émotives et météorologiques du jeune Américain, au point que les autres personnages semblent masqués derrière un écran brumeux qui nous empêche d'en visualiser les contours ; c'est la solitude maladive, celle d'un ermite volontaire, celle d'un esprit tourmenté que l'auteure cherche à percer ; demeurent dans notre esprit les silhouettes de Bigelow et de son grand cerf-volant, qui fascine régulièrement les habitants de la petite ville ; un instrument de travail qui lui permet d'expérimenter ses théories sur l'air polaire, un objet qui est aussi chargé de poésie, sans qu'il le sache encore.

Le jeune homme analyse ses émotions ou ses rencontres avec "elle" de la même manière qu'il étudie les changements climatiques et le cycle des saisons ; mais quand "elle" disparaît subitement d'Anchorage, mettant fin à d'étranges rituels amoureux, tout perd son sens. Même quand il tente d'effacer le souvenir de cette femme de son corps et de son esprit, en fréquentant les prostituées ou en croyant tomber amoureux d'une autre femme (muette elle aussi), l'image de la femme aléoute revient se superposer sur le temps présent ; le sentiment d'une perte immense et un chagrin interminable s'abattent sur lui.

La quête de cet homme demeure parfois incompréhensible, et certains passages scientifiques paraîtront plutôt cryptiques au néophyte. Mais ce deuxième roman de Kathryn Harrison possède quelques aspects remarquables, tout particulièrement la façon dont l'auteure refuse de se contenter d'un seul niveau de lecture : conte d'amour, puzzle existentialiste, récit historique et scientifique, où les sentiments se mêlent de mathématiques, où d'étranges computations envahissent la rêverie érotique, The Seal Wife est un roman poignant, à la limite de l'oppression, et dans lequel l'homme apprend à vivre en symbiose avec le monde naturel tout en tentant de concilier besoin d'amour et besoin de solitude. On regrettera de ne pas en apprendre davantage sur la jeune indigène, à la fois sujet et objet du désir, et dont la présence demeure fantomatique, toujours en marge du récit : son histoire forme certainement un autre récit ; libre au lecteur d'imaginer ce dernier, au gré de son propre désir.

Blandine Longre
(juin 2003)

de Kathryn Harrison
La Société d'émancipation du pied (JC Lattès, 2001) (The binding foot
)

http://www.4thestate.co.uk/

http://www.editions-jclattes.fr

http://www.stanfordalumni.org/news/magazine/1997/julaug/