D'amour,
de neige et de vent
Hiver 1915,
Anchorage, Alaska : un autre temps et d'autres lieux pour un récit
déroutant, une quête obsessionnelle dans un Grand Nord
qui se réduit au champ de conscience d'un jeune météorologue,
Bigelow, chargé d'effectuer des relevés quotidiens
qu'il télégraphie à Washington. Une vie précaire
l'attend, un maigre salaire, un bout de terrain pour construire
une petite maison de bois, des difficultés pour s'ajuster
à la grossièreté de la petite ville de pionniers
et de trappeurs, et un imprévu : une femme aléoute
(originaire des îles Aléoutiennes, à l'ouest
de l'Alaska). Il la remarque, la suit et l'aborde enfin ; silencieuse,
elle l'accueille chez elle, en échange de gibier ou de petits
cadeaux. Mais son mutisme intrigue Bigelow.
La narration est tout entière axée sur les pérégrinations
sexuelles, émotives et météorologiques du jeune
Américain, au point que les autres personnages semblent masqués
derrière un écran brumeux qui nous empêche d'en
visualiser les contours ; c'est la solitude maladive, celle d'un
ermite volontaire, celle d'un esprit tourmenté que l'auteure
cherche à percer ; demeurent dans notre esprit les silhouettes
de Bigelow et de son grand cerf-volant, qui fascine régulièrement
les habitants de la petite ville ; un instrument de travail qui
lui permet d'expérimenter ses théories sur l'air polaire,
un objet qui est aussi chargé de poésie, sans qu'il
le sache encore.
Le jeune homme analyse ses émotions ou ses rencontres avec
"elle" de la même manière qu'il étudie
les changements climatiques et le cycle des saisons ; mais quand
"elle" disparaît subitement d'Anchorage, mettant
fin à d'étranges rituels amoureux, tout perd son sens.
Même quand il tente d'effacer le souvenir de cette femme de
son corps et de son esprit, en fréquentant les prostituées
ou en croyant tomber amoureux d'une autre femme (muette elle aussi),
l'image de la femme aléoute revient se superposer sur le
temps présent ; le sentiment d'une perte immense et un chagrin
interminable s'abattent sur lui.
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La
quête de cet homme demeure parfois incompréhensible,
et certains passages scientifiques paraîtront plutôt
cryptiques au néophyte. Mais ce deuxième roman
de Kathryn Harrison possède quelques aspects remarquables,
tout particulièrement la façon dont l'auteure
refuse de se contenter d'un seul niveau de lecture : conte d'amour,
puzzle existentialiste, récit historique et scientifique,
où les sentiments se mêlent de mathématiques,
où d'étranges computations envahissent la rêverie
érotique, The Seal Wife est
un roman poignant, à la limite de l'oppression, et dans
lequel l'homme apprend à vivre en symbiose avec le monde
naturel tout en tentant de concilier besoin d'amour et besoin
de solitude. On regrettera de ne pas en apprendre davantage
sur la jeune indigène, à la fois sujet et objet
du désir, et dont la présence demeure fantomatique,
toujours en marge du récit : son histoire forme certainement
un autre récit ; libre au lecteur d'imaginer ce dernier,
au gré de son propre désir. |
Blandine
Longre
(juin 2003)
de
Kathryn Harrison
La Société d'émancipation du pied
(JC Lattès, 2001) (The binding foot)

http://www.4thestate.co.uk/
http://www.editions-jclattes.fr
http://www.stanfordalumni.org/news/magazine/1997/julaug/
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