Théâtre des Ateliers, Lyon
16, 18, 29 novembre
et 1er et 2 décembre 2004

une pièce de Kateb Yacine
mise en scène
Chavassieux / Mangenot
(création : avril 2001)
Durée : 1h10

 

tournée 2004
17 novembre 2004 à l'Arbresle
19 novembre à Lamure/Azergue
23 novembre à Charentay
30 novembre à Ste Consorce
3 décembre à Bellegarde sur Valserine
14 décembre à St Priest

avec
Ghislaine Bendongué, Caroline Deragne, Philippe Mangenot, Antoine Oppenheim, Alain Pierre, Alain Sergent

 

Kateb Yacine, mort en 1989, demeure l'une des grandes figure de la littérature algérienne : romancier (son premier roman, Nedjma, publié au Seuil en 1956, frappa une France auparavant peu encline à louer un auteur maghrébin), poète puis dramaturge, son oeuvre est profondément ancrée dans l'histoire algérienne ou dans celle d'autres pays arabes. Mais ses pièces sont avant tout des véhicules politiques permettant à un public souvent populaire de s'approprier l'histoire et ses soubresauts, un peu à la façon de Brecht, une manière d'éveiller des peuples asservis ou rendus aveugles.
C'est bien ce que l'auteur fait dans Boucherie de l'espérance : ouvrir nos yeux en racontant l'histoire du conflit israélo-palestinien. Il y retrace, sur un ton vivifiant, subversif et drôle, la lutte fratricide des juifs et des arabes, incarnés par Moïse le balayeur (Antoine Oppenheim) et Mohamed le chômeur (on retrouve là un Alain Pierre facétieux et lucide), deux voisins qui se ressemblent mais qui s'accrochent à l'adage populaire "j'y suis, j'y reste", à l'image du clou rouillé de Mohamed (qui veut bien vendre sa maison à des juifs pour ne pas mourir de faim, à condition que ce clou reste planté dans le mur), symbole de l'obstination palestinienne. Mohamed est aussi le J'Ha, un personnage populaire un peu simplet, très naïf en apparence, mais dont le bon sens et l'étrange lucidité font défaut au Mufti ou au marchand (tous deux joués par Alain Sergent, à la bonhomie cocasse), bien décidés à collaborer avec les "colons".

Moïse, lui, semble regretter le poids des obligations que fait peser sur lui le rabbin (Philippe Mangenot) et éprouve même du remords à être dans le camp des "envahisseurs", comprenant que de victime (en tant qu'ancien déporté), non seulement il devient bourreau mais encourage ainsi l'antisémitisme ; et Mohamed de s'écrier : "Nous sommes les juifs des juifs ! "
Au-delà de la parabole politique et humaine, c'est la grande vivacité de l'interprétation qui frappe le spectateur, emporté par le rythme endiablé des épisodes qui se succèdent et par l'humour qui surgit à chaque coin de réplique.

Les comédiens qui, tour à tour, sont plusieurs personnages plus fonctionnels que réels (n'allez pas chercher la moindre once de psychologie dans cette pièce), incarnant des archétypes plutôt que des êtres en chair et en os (excepté peut-être, et par instants, Moïse et Mohamed) excellent à nous entraîner dans leur tourbillon satirico-tragique ; Sans relâche les réparties fusent, brièvement interrompues par les interventions du choeur (arabe / juif / arabe / juif / arabe...) et de son coryphée : l'emprunt à la tragédie grecque, témoignant de la liberté d'esprit de l'auteur et de sa capacité à combiner diverses formes dramatiques, nous interdit de nous abandonner à l'illusion comique tout en nous permettant de ne jamais perdre le fil du récit.

Pour toutes ces raisons, il est impossible de ne pas songer au théâtre de l'épique ; ce théâtre en diffère pourtant par sa plus grande liberté de ton et par cet humour dont Brecht n'usait que rarement afin de ne pas trop "divertir" le public : Il est vrai que Kateb Yacine refuse de prendre parti ou même de se prendre au sérieux et même s'il fait dire à Mohamed que "L'homme est un animal politique", l'austère vérité est vite détournée lorsque Mohamed décide d'assimiler l'homme à l'âne, introduisant là un retournement satirique inattendu.
Mais derrière l'humour, la farce dénonce l'absurdité d'un conflit entretenu par des lobbies financiers, religieux et politiques, s'insurge contre la place prépondérante de la religion prostituée et révèle l'ingérence hypocrite des grandes puissances qui n'y voient là qu'un jeu stratégique. Là encore, l'auteur simplifie à outrance mais très habilement les relations entre nations, en nous donnant à voir trois "grands" (Etats-Unis, France et Grande-Bretagne) incarnés par trois généraux tyranniques aux noms ridicules.


Ainsi, avec des moyens minimalistes, quelques turbans, un balai, un arsenal de bidons (de pétrole ?), des gants de boxe, un tapis de sol successivement jardin, maison, désert puis champ de bataille, et un pupitre, cette pièce parvient à toucher le fond des choses : authentique et intelligente illustration/dénonciation d'un conflit poignant et sans issue transposable à l'échelle planétaire ; un théâtre que l'on peut sans hésiter qualifier de visionnaire tant les événements décrits (la pièce fut écrite entre 1968 et 1970) nous paraissent proches...

B. Longre
(septembre 2001)

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30

Théâtre Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers-lyon.com

L'auteur

http://sir.univ-lyon2.fr/limag/copielvnet/Volumes/Kateb.htm

http://www.monde-diplomatique.fr/1999/12/BOUCHARDEAU/12775.html

http://www.ina.fr/Dossiers/Algerie/yacine.fr.html

http://www.planet-dz.com/ACTU/2000/juillet/kateb_hommage.htm

http://www.theatrelesateliers.com/Html/Kateb%20Yacine.htm

Littératures du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie)

http://www.limag.com/


Une exposition retraçant l'oeuvre théâtrale de Kateb Yacine, intitulée "Kateb Yacine, un théâtre en trois langues", s'est tenue à la Bibliothèque Municipale d'études et d'informations de Grenoble, jusqu'au 12 janvier 2002.
(pour tout renseignement : 04 76 86 21 00)