Ne fais pas de bruit
traduit de l'anglais par Anne Krief Gallimard Jeunesse, 2004
A partir de 14 ans

 

Peut-on oublier le passé et gommer les chagrins de la vie ?

« Ne fais pas de bruit, Rachel, tu vas réveiller Jake ! » La jeune fille de quatorze ans se rappelle les paroles de sa mère. C’était il y a longtemps… Jake, le frère aîné de Rachel, est mort depuis sept ans. Elle se souvient : le chagrin, l’attente, la résolution, puis un « trou noir ». Les souvenirs se sont échappés... Sans doute pour la protéger, ses parents ne parlent jamais de Jake à la maison ; pourtant la chambre de l’adolescent disparu est intacte. Que de tristesse refoulée dans le foyer : sa mère, comme un « papillon blessé », se réfugie dans un dialogue sécurisant avec les fleurs, elle a peur de tout et veut maintenant déménager, pour changer de vie. Mais peut-on tout recommencer ? Dans le village, ancienne cité de meuniers, on se prépare à commémorer la fête traditionnelle du Pain : dans ce cas on n’oublie pas le passé, on cultive même sa mémoire, on est plutôt fier de ses racines. Les sensations se mêlent, se confondent et s’affrontent dans l’esprit de Rachel : comment dominer cet univers qui lui échappe, comment voir clair ?

Le besoin de comprendre est trop fort ; les moindres évènements du quotidien de Rachel la ramènent sans cesse à Jake. Elle plonge dans la chambre préservée, cherchant des réponses. Elle découvre le journal du garçon, peut-être enfin le moyen de percer le mystère ; elle décide de le lire « lentement » et Jake prend forme peu à peu. Il avait une sensibilité à fleur de peau, la peur panique de décevoir, un trop-plein d’émotions qui se traduisait par une agitation perpétuelle ; il priait même pour ne pas devenir fou, se disait « dans un désordre mental apocalyptique », incapable d’envisager son avenir, obsédé par la mort qu’il a fini par considérer comme un possible refuge… « Je suis salement perdu… J’ai rendez-vous avec le bon Dieu. J’arrive ! … Salut, tout le monde ! »

La vérité, « colossale », s’impose à Rachel. La colère lui permet d’affronter ses parents dont elle libère enfin la parole. Alors chacun révèle ses cicatrices. Rachel a ouvert la porte aux souvenirs, à l’expression du mal de vivre auquel il ne sert à rien de vouloir échapper. Il faut respirer, bouger, tenir, avec son chagrin ; le fait de parler aide à poursuivre le chemin peut-être plus sereinement. Ainsi Rachel admire sa grand-mère qui a accepté tant de pertes, avec tant de « grâce », et qui continue à avoir confiance dans les miracles de la vie : elle a raison finalement.

Ce roman parle de la vraie vie, « école des coups durs », sans jamais sombrer dans le mélodrame. Kate Banks, par l’intermédiaire de Rachel, lance un message pour que les gens s’intéressent les uns aux autres : « Les êtres se côtoient trop souvent avec indifférence, l’esprit ailleurs ». Elle insiste sur la richesse des échanges entre les générations. Elle propose une vraie réflexion sur les désarrois des adolescents pour lesquels on devrait montrer plus de «clairvoyance» : ne pas se fier à un extérieur trop « lisse et sans couture » et comprendre la difficulté de répondre parfaitement aux ambitions des parents.
La traduction d’Anne Krief conserve la tendresse dont l’auteur imprègne les nombreux dialogues. L’alternance entre la narration de Rachel et les extraits du journal de Jake dynamise le récit. On ne reste jamais trop longtemps sur les désespoirs du passé ; la jeune fille est très soucieuse de comprendre et de sauvegarder les autres. Elle aide ses parents à « grandir » en même temps qu’elle : quelle idée touchante et porteuse aussi d’espoir ! En faisant un peu de bruit pour réveiller le passé, Rachel découvre la vérité et chasse le malaise. Sans oublier, sans gommer les chagrins, la vie peut continuer…

Martine Falgayrac
(juillet 2004)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

http://www.gallimard-jeunesse.fr/

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Banks&surname=Kate

http://www.soemadison.wisc.edu/ccbc/friends/banks.htm