|
Peut-on oublier le passé et gommer
les chagrins de la vie ?
« Ne
fais pas de bruit, Rachel, tu vas réveiller Jake ! »
La jeune fille de quatorze ans se rappelle les paroles de sa mère.
C’était il y a longtemps… Jake, le frère
aîné de Rachel, est mort depuis sept ans. Elle se souvient
: le chagrin, l’attente, la résolution, puis un «
trou noir ». Les souvenirs se sont échappés...
Sans doute pour la protéger, ses parents ne parlent jamais
de Jake à la maison ; pourtant la chambre de l’adolescent
disparu est intacte. Que de tristesse refoulée dans le foyer
: sa mère, comme un « papillon blessé »,
se réfugie dans un dialogue sécurisant avec les fleurs,
elle a peur de tout et veut maintenant déménager,
pour changer de vie. Mais peut-on tout recommencer ? Dans le village,
ancienne cité de meuniers, on se prépare à
commémorer la fête traditionnelle du Pain : dans ce
cas on n’oublie pas le passé, on cultive même
sa mémoire, on est plutôt fier de ses racines. Les
sensations se mêlent, se confondent et s’affrontent
dans l’esprit de Rachel : comment dominer cet univers qui
lui échappe, comment voir clair ?
| 
|
Le
besoin de comprendre est trop fort ; les moindres évènements
du quotidien de Rachel la ramènent sans cesse à
Jake. Elle plonge dans la chambre préservée,
cherchant des réponses. Elle découvre le journal
du garçon, peut-être enfin le moyen de percer
le mystère ; elle décide de le lire «
lentement » et Jake prend forme peu à
peu. Il avait une sensibilité à fleur de peau,
la peur panique de décevoir, un trop-plein d’émotions
qui se traduisait par une agitation perpétuelle ; il
priait même pour ne pas devenir fou, se disait «
dans un désordre mental apocalyptique »,
incapable d’envisager son avenir, obsédé
par la mort qu’il a fini par considérer comme
un possible refuge… « Je suis salement perdu…
J’ai rendez-vous avec le bon Dieu. J’arrive !
… Salut, tout le monde ! » |
La vérité,
« colossale », s’impose à Rachel.
La colère lui permet d’affronter ses parents dont elle
libère enfin la parole. Alors chacun révèle
ses cicatrices. Rachel a ouvert la porte aux souvenirs, à
l’expression du mal de vivre auquel il ne sert à rien
de vouloir échapper. Il faut respirer, bouger, tenir, avec
son chagrin ; le fait de parler aide à poursuivre le chemin
peut-être plus sereinement. Ainsi Rachel admire sa grand-mère
qui a accepté tant de pertes, avec tant de « grâce
», et qui continue à avoir confiance dans les miracles
de la vie : elle a raison finalement.
Ce roman parle
de la vraie vie, « école des coups durs »,
sans jamais sombrer dans le mélodrame. Kate Banks, par l’intermédiaire
de Rachel, lance un message pour que les gens s’intéressent
les uns aux autres : « Les êtres se côtoient
trop souvent avec indifférence, l’esprit ailleurs ».
Elle insiste sur la richesse des échanges entre les générations.
Elle propose une vraie réflexion sur les désarrois
des adolescents pour lesquels on devrait montrer plus de «clairvoyance»
: ne pas se fier à un extérieur trop « lisse
et sans couture » et comprendre la difficulté
de répondre parfaitement aux ambitions des parents.
La traduction d’Anne Krief conserve la tendresse dont l’auteur
imprègne les nombreux dialogues. L’alternance entre
la narration de Rachel et les extraits du journal de Jake dynamise
le récit. On ne reste jamais trop longtemps sur les désespoirs
du passé ; la jeune fille est très soucieuse de comprendre
et de sauvegarder les autres. Elle aide ses parents à «
grandir » en même temps qu’elle : quelle
idée touchante et porteuse aussi d’espoir ! En faisant
un peu de bruit pour réveiller le passé, Rachel découvre
la vérité et chasse le malaise. Sans oublier, sans
gommer les chagrins, la vie peut continuer…
Martine
Falgayrac
(juillet 2004)
Martine
Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école
élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage
de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût
et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature
jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner
et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore
activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

http://www.gallimard-jeunesse.fr/
http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Banks&surname=Kate
http://www.soemadison.wisc.edu/ccbc/friends/banks.htm
|