du 10 janvier au 15 février 2004

texte Rainald Goetz
mise en scène Alain Françon

Théâtre National de la Colline, Paris

 

Katarakt est le monologue d’un homme âgé – «un Vieux» –, dernière partie d’une trilogie théâtrale intitulée Festung (Fortification). L’homme, isolé dans l’espace propre de sa pensée, pénètre le labyrinthe de son cerveau. Sont évoqués l’enfance, l’adolescence, la vieillesse, le « je », les autres, le sexe, la maladie, l’amour, la violence, la mort prochaine…
La trilogie, dit l’auteur, prend place dans un théâtre. Elle est une « communication sur l’extermination » (il faut entendre celle des juifs d’Europe).
La troisième pièce, Katarakt, commence quand le vacarme de la seconde s’est tu. L’homme âgé entre dans un processus d’auto-observation minutieuse et clinique. Dans le silence, il se concentre sur lui-même, dans une écoute totale des phénomènes qu’il perçoit à l’intérieur de lui. L’Histoire est évacuée, le langage public, médiatique congédié. Il ne reste plus qu’un seul individu sur le plateau du théâtre, comme sur la scène du monde. L’homme est peut-être aveugle – la cataracte est une maladie de l’œil par laquelle l’opacité du cristallin ou de ses membranes produit une cécité partielle ou totale. La cataracte est aussi une chute d’eau abondante sur un fleuve. Le langage de l’homme, chute verbale quasiment ininterrompue, recherche l’essentiel. Poursuivant la critique radicale de la contamination de notre langage, il pratique une autopsie pour peut-être retrouver les fondements d’une langue extraite du consensus et créatrice d’un sens redevenu commun.

texte français Olivier Cadiot
avec la collaboration de Christine Sghezzi-Katz et Laure Hémain
dramaturgie Barbara Nicolier
scénographie Jacques Gabel
lumière Joël Hourbeigt
assistante mise en scène Christine Seghezzi-Katz
avec Jean-Paul Roussillon

production Théâtre National de la Colline

Petit Théâtre
Du mercredi au samedi 21h, mardi 19h00, dimanche 16h00

Théâtre National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52

autres dates

du 26 au 27 février 2004
Cherbourg, Théâtre de Cherbourg Octeville/Scène Nationale

Katarakt , œuvre d’art oratoire

Avec métier, avec aussi un don évident pour jouer l’impensable, Jean-Paul Roussillon tient à bouts de bras le monologue ardu de Katarakt, dernier rejeton du théâtre allemand de souche XXe siècle.

Il faut le voir, et surtout l’écouter. Sans autre artifice qu’un modeste costume, une paire de lunettes et une chaise, le comédien magnétise tous les regards, pendant 1 h 15, dans la peau d’Alter. En toute logique d’âge, ce rôle d’un vieux fou perdu dans ses pensées revient à Roussillon, vénérable sociétaire de la Comédie Française depuis les années 50, et acteur familier du cinéma français, de Chéreau à Tavernier en passant par Resnais (à lui le joli mot de la fin dans On connaît la Chanson ).
Sans doute aussi fringant qu’en début de carrière, Jean-Paul Roussillon a tant roulé sa bosse qu’il la porte très bien, postiche, dans Katarakt. Un faux embonpoint comme pour contrebalancer, une démarche voûtée, un pas savamment mal assuré, et ce bossu paraît tout droit sorti des bas-fonds de Paris !
Le personnage composé avec une précision inouïe par Roussillon frappe l’esprit par-derrière. Il rappelle ces clochards solitaires et râleurs, tantôt accablés, tantôt surexcités, surpris en pleine conversation perpétuelle avec eux-mêmes. Dans la rue, notre regard les quitte au plus vite. Au théâtre, leur propos, leur verbe hallucinants trouvent une voix claire, des mouvements subtils, et un visage un peu bouffi, couvert d’une barbe blanche, mais combien plus expressif que caché. Jean-Paul Roussillon déclame dans le meilleur sens du terme. Plutôt que de réciter à haute voix, il pratique l’art oratoire, en hommage à l’un de ses tout premiers metteurs en scène (pour le Cantique des cantiques de Giraudoux, en 1945). Roussillon suit Jouvet, pour qui « la déclamation exige d’articuler parfaitement, de prononcer clairement et de dire juste ».

Mais que dit la pièce, au juste? La question reste en tête bien après le spectacle… Avec ces quelques lignes pour résumer le contenu de la pièce, la présentation botte en touche : «L’homme, isolé dans l’espace propre de sa pensée, pénètre le labyrinthe de son cerveau. Sont évoqués l’enfance, l’adolescence, la vieillesse, le « je », les autres, le sexe, la maladie, l’amour, la violence, la mort prochaine…».

"Antithèse !"
La performance exemplaire du comédien sert pourtant un texte très dense, vif et original. Seul, âgé, ennemi de la science et des médias, Alter déroule le fil de ses pensées pessimistes. Distillées sur l’instant, mais chargées d’un long vécu, les réflexions fusent, vite court-circuitées par une intelligence fulgurante. Alter disjoncte souvent mais ne se repose guère. A chaque bogue de la tête, la bouche crie « Antithèse ! », et l’esprit aussitôt fait volte-face. Les mots hachés menu par l’auteur allemand Rainer Goetz entraînent parfois le rire, ainsi : « J’en suis sûr / Chacun préfèrerait tout comprendre / Plutôt que rien ». Mais le tout reste difficile à suivre, peut-être parce qu’isolé d’éléments antécédents révélateurs de sens.
Conclusion d’une trilogie intitulée Festung et publiée entre 1992 et 1999, Katarakt voit Goetz s’intéresser moins aux limites du langage et des médias qu’à celles d’Alter. Journaliste (dur avec ses confrères ! ), romancier à la plume encore punk et compositeur de musique techno, Rainald Goetz l’expérimental est traduit en français par l’écrivain Olivier Cadiot, un autre musicien averti et notamment ancien collaborateur du groupe Kat Onoma.

Théâtre de la parole, parfois semblable à une chronique radio osée, Katarakt se joue moins en ondes sonores que neuronales. Ainsi, selon la logique implacable du texte saccadé, chaque opinion personnelle entraîne réaction sur soi, tels les électrochocs punissent le cerveau malade. Si le jeune Goetz a soutenu, au début des années 80, une thèse de doctorat sur les troubles de fonctionnement du cerveau, il a trouvé dans la dramaturgie une voix pour crier des «Antithèse !».
La détresse et l’incohérence si bien campées par Roussillon laissent donc peu à peu place à une matière cérébrale fraîche, en prise avec la solitude mentale de la fin du siècle dernier. Le comédien se met à parler davantage avec les mains, comme pour défendre les idées mises en forme par Goetz et Cadiot. Mais ce degré supérieur d’intelligence et de sensibilité, si dur à rejoindre au bout du fil accidenté des mots d’Alter, semble représenté comme un fardeau encombrant. Plus que sa complexité, son profond défaitisme apparent rend Katarakt dur à comprendre.

« Ne marchez pas sur l’espace scénique, s’il vous plaît ! », répète l’ouvreuse à chaque spectateur, comme une formule magique avant le grand numéro de Roussillon. Quelques minutes plus tard, la pièce et son héros se mettent en marche, les gradins encore illuminés se regardent, disposés en face à face, à la Wimbledon. Puis l’aire de jeu, cette fragile bande de moquette grise défendue au public, devient un couloir de lumière, par un somptueux jeu d’éclairage, comme souvent à la Colline.
De même, à la Colline, il sied autant à une employée de parler d’« espace scénique » (et non de scène !), qu’à l’enseigne de présenter, sans introduction explicative, la dernière partie de la trilogie d’un « médecin urgentiste allemand ». Oeuvre compliquée, ambitieuse, opaque à juste titre même pour les théâtreux, Katarakt n’est pas venue au monde culturel français par hasard. Montée par Alain Françon, directeur du théâtre depuis 1996, cette authentique production de la Colline semble offrir, à l’état brut, ce que le théâtre contemporain compte de plus précieux.

François Cavaillès
(janvier 2004)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.colline.fr

http://www.colline.fr/ressources/lexi/7/goetz.pdf