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Katarakt
est le monologue d’un homme âgé –
«un Vieux» –, dernière partie d’une
trilogie théâtrale intitulée Festung
(Fortification). L’homme, isolé dans l’espace
propre de sa pensée, pénètre le labyrinthe
de son cerveau. Sont évoqués l’enfance,
l’adolescence, la vieillesse, le « je »,
les autres, le sexe, la maladie, l’amour, la violence,
la mort prochaine…
La trilogie, dit l’auteur, prend place dans un théâtre.
Elle est une « communication sur l’extermination
» (il faut entendre celle des juifs d’Europe).
La troisième pièce, Katarakt,
commence quand le vacarme de la seconde s’est tu. L’homme
âgé entre dans un processus d’auto-observation
minutieuse et clinique. Dans le silence, il se concentre sur
lui-même, dans une écoute totale des phénomènes
qu’il perçoit à l’intérieur
de lui. L’Histoire est évacuée, le langage
public, médiatique congédié. Il ne reste
plus qu’un seul individu sur le plateau du théâtre,
comme sur la scène du monde. L’homme est peut-être
aveugle – la cataracte est une maladie de l’œil
par laquelle l’opacité du cristallin ou de ses
membranes produit une cécité partielle ou totale.
La cataracte est aussi une chute d’eau abondante sur
un fleuve. Le langage de l’homme, chute verbale quasiment
ininterrompue, recherche l’essentiel. Poursuivant la
critique radicale de la contamination de notre langage, il
pratique une autopsie pour peut-être retrouver les fondements
d’une langue extraite du consensus et créatrice
d’un sens redevenu commun.
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texte
français Olivier
Cadiot
avec la collaboration de Christine Sghezzi-Katz
et Laure Hémain
dramaturgie Barbara Nicolier
scénographie Jacques Gabel
lumière Joël Hourbeigt
assistante mise en scène Christine Seghezzi-Katz
avec Jean-Paul Roussillon
production
Théâtre National de la Colline
Petit
Théâtre
Du
mercredi au samedi 21h, mardi 19h00, dimanche 16h00
Théâtre
National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52
autres
dates
du
26 au 27 février 2004
Cherbourg, Théâtre de Cherbourg
Octeville/Scène Nationale
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Katarakt
, œuvre d’art oratoire
Avec métier, avec aussi un don évident
pour jouer l’impensable, Jean-Paul Roussillon tient à
bouts de bras le monologue ardu de Katarakt,
dernier rejeton du théâtre allemand de souche XXe siècle.
Il faut le voir, et surtout l’écouter.
Sans autre artifice qu’un modeste costume, une paire de lunettes
et une chaise, le comédien magnétise tous les regards,
pendant 1 h 15, dans la peau d’Alter. En toute logique d’âge,
ce rôle d’un vieux fou perdu dans ses pensées
revient à Roussillon, vénérable sociétaire
de la Comédie Française depuis les années 50,
et acteur familier du cinéma français, de Chéreau
à Tavernier en passant par Resnais (à lui le joli
mot de la fin dans On connaît la Chanson ).
Sans doute aussi fringant qu’en début de carrière,
Jean-Paul Roussillon a tant roulé sa bosse qu’il la
porte très bien, postiche, dans Katarakt.
Un faux embonpoint comme pour contrebalancer, une démarche
voûtée, un pas savamment mal assuré, et ce bossu
paraît tout droit sorti des bas-fonds de Paris !
Le personnage composé avec une précision inouïe
par Roussillon frappe l’esprit par-derrière. Il rappelle
ces clochards solitaires et râleurs, tantôt accablés,
tantôt surexcités, surpris en pleine conversation perpétuelle
avec eux-mêmes. Dans la rue, notre regard les quitte au plus
vite. Au théâtre, leur propos, leur verbe hallucinants
trouvent une voix claire, des mouvements subtils, et un visage un
peu bouffi, couvert d’une barbe blanche, mais combien plus
expressif que caché. Jean-Paul Roussillon déclame
dans le meilleur sens du terme. Plutôt que de réciter
à haute voix, il pratique l’art oratoire, en hommage
à l’un de ses tout premiers metteurs en scène
(pour le Cantique des cantiques de Giraudoux, en 1945).
Roussillon suit Jouvet, pour qui « la déclamation
exige d’articuler parfaitement, de prononcer clairement et
de dire juste ».
Mais que dit la pièce, au juste? La question
reste en tête bien après le spectacle… Avec ces
quelques lignes pour résumer le contenu de la pièce,
la présentation botte en touche : «L’homme,
isolé dans l’espace propre de sa pensée, pénètre
le labyrinthe de son cerveau. Sont évoqués l’enfance,
l’adolescence, la vieillesse, le « je », les autres,
le sexe, la maladie, l’amour, la violence, la mort prochaine…».
"Antithèse !"
La performance exemplaire du comédien sert pourtant un texte
très dense, vif et original. Seul, âgé, ennemi
de la science et des médias, Alter déroule le fil
de ses pensées pessimistes. Distillées sur l’instant,
mais chargées d’un long vécu, les réflexions
fusent, vite court-circuitées par une intelligence fulgurante.
Alter disjoncte souvent mais ne se repose guère. A chaque
bogue de la tête, la bouche crie « Antithèse
! », et l’esprit aussitôt fait volte-face.
Les mots hachés menu par l’auteur allemand Rainer
Goetz entraînent parfois le rire, ainsi : «
J’en suis sûr / Chacun préfèrerait
tout comprendre / Plutôt que rien ». Mais le tout
reste difficile à suivre, peut-être parce qu’isolé
d’éléments antécédents révélateurs
de sens.
Conclusion d’une trilogie intitulée Festung
et publiée entre 1992 et 1999, Katarakt
voit Goetz s’intéresser moins aux limites du langage
et des médias qu’à celles d’Alter. Journaliste
(dur avec ses confrères ! ), romancier à la plume
encore punk et compositeur de musique techno, Rainald Goetz l’expérimental
est traduit en français par l’écrivain Olivier
Cadiot, un autre musicien averti et notamment ancien collaborateur
du groupe Kat Onoma.
Théâtre
de la parole, parfois semblable à une chronique radio osée,
Katarakt se joue moins en ondes sonores
que neuronales. Ainsi, selon la logique implacable du texte saccadé,
chaque opinion personnelle entraîne réaction sur soi,
tels les électrochocs punissent le cerveau malade. Si le
jeune Goetz a soutenu, au début des années 80, une
thèse de doctorat sur les troubles de fonctionnement du cerveau,
il a trouvé dans la dramaturgie une voix pour crier des «Antithèse
!».
La détresse et l’incohérence si bien campées
par Roussillon laissent donc peu à peu place à une
matière cérébrale fraîche, en prise avec
la solitude mentale de la fin du siècle dernier. Le comédien
se met à parler davantage avec les mains, comme pour défendre
les idées mises en forme par Goetz et Cadiot. Mais ce degré
supérieur d’intelligence et de sensibilité,
si dur à rejoindre au bout du fil accidenté des mots
d’Alter, semble représenté comme un fardeau
encombrant. Plus que sa complexité, son profond défaitisme
apparent rend Katarakt dur à comprendre.
« Ne marchez pas sur l’espace scénique,
s’il vous plaît ! », répète
l’ouvreuse à chaque spectateur, comme une formule magique
avant le grand numéro de Roussillon. Quelques minutes plus
tard, la pièce et son héros se mettent en marche,
les gradins encore illuminés se regardent, disposés
en face à face, à la Wimbledon. Puis l’aire
de jeu, cette fragile bande de moquette grise défendue au
public, devient un couloir de lumière, par un somptueux jeu
d’éclairage, comme souvent à la Colline.
De même, à la Colline, il sied autant à une
employée de parler d’« espace scénique
» (et non de scène !), qu’à l’enseigne
de présenter, sans introduction explicative, la dernière
partie de la trilogie d’un « médecin urgentiste
allemand ». Oeuvre compliquée, ambitieuse, opaque
à juste titre même pour les théâtreux,
Katarakt n’est pas venue au monde
culturel français par hasard. Montée par Alain Françon,
directeur du théâtre depuis 1996, cette authentique
production de la Colline semble offrir, à l’état
brut, ce que le théâtre contemporain compte de plus
précieux.
François
Cavaillès
(janvier 2004)
François
Cavaillès
est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter
en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada),
il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est
et étudie le thaï à l'Institut National des Langues
et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.colline.fr
http://www.colline.fr/ressources/lexi/7/goetz.pdf
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