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Ode
au silence
Comment survivre
psychologiquement depuis l'enfance, quand on habite au centre de
La Havane, dans un appartement de quelques pièces, avec d'une
grand-mère acariâtre, un oncle masseur secrètement
homosexuel, un père militaire qui ne cesse de chercher l'amour
ailleurs, une tante dépressive qui se prend pour un écrivain
et une mère argentine déboussolée, comédienne
à la carrière avortée, qui passe ses nuits
à écouter des tangos tandis que son mari dort sur
le canapé du salon ?
L'existence
de la jeune narratrice, une petite fille aux grands yeux bleus et
aux cheveux crépus, n'a rien d'enviable ; pour lutter contre
l'influence de cette sphère domestique qui l'étouffe
et l'étourdit, elle fait peu à peu le choix du silence,
une solution de repli dans le monde menaçant et névrosé
d'adultes incapables de mener à bien leurs rêves ou
de prendre des décisions, submergés par leurs regrets.
Sa famille est ainsi un microcosme qui reflète la société
cubaine, un monde paralysé par un système étatique
frisant souvent l'incohérence. Même si en grandissant,
la petite-fille apprend à s'ouvrir au monde, c'est toujours
avec parcimonie ; ainsi, plusieurs figures masculines infiltrent
progressivement son univers d'adolescente : Quatre, le copain binoclard
et bosseur, un scientifique dans l'âme, le Poète, celui
qui aurait pu être le compagnon idéal, Dieu, un vieil
écrivain alcoolique mais lucide, Coke, un débrouillard
né qui vivote de petits trafics et qui lui aussi trouve refuge
dans l'absorption de diverses substances illégales, enfin,
Ramon, un inattendu grand-père.
Les crises familiales
et personnelles se succèdent avec fluidité et sont
racontées avec beaucoup d'humour (le caractère totalement
bancal de sa famille biologique et de sa famille d'adoption, ses
amis, y est pour beaucoup) et cette chronique de l'enfance et de
l'adolescence résonne de rebondissements cocasses dramatiques,
avec pour cadre l'île de Cuba, qui "rit dans les années
80", mais qui s'inquiète de la chute du bloc de
l'Est en Europe, subissant pénurie sur pénurie dans
les années 90. C'est un roman d'éducation réussi,
celui d'un garçon manqué que d'autres écoliers
surnomment P'tit Mec et qui, il est vrai, est plus à l'aise
avec les hommes qu'avec les femmes. Tropiques des silences
est un roman ardent et paisible tout à la fois, à
l'image de la jeune narratrice qui a "toujours eu l'impression
d'être de nulle part" ; c'est ce sentiment qui la
retient à Cuba, contrairement à ses amis, ou à
sa mère et son oncle : tous la quittent peu à peu,
en s'exilant d'un pays sans avenir, lui préférant
l'Europe ou la Floride.
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Karla
SUÁREZ est née à la Havane en 1969.
Plusieurs de ses récits ont été réunis
dans des anthologies publiées à Cuba, en Espagne
et en Italie; également dans des revues littéraires
au Mexique, en Argentine et à Cuba. Sa nouvelle Aniversario
a été adaptée au théâtre
en 1996. Silencios (1999) est son premier roman
et a obtenu le Prix du Premier Roman en Espagne.
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Mais
de la même façon que certains ne peuvent survivre
sans les autres, la jeune femme apprend à goûter
silence et solitude, à en faire ses alliés,
y trouvant même une source d'inspiration inépuisable,
elle qui se destine à devenir poète. Ainsi,
le récit (probablement semi-autobiographique) sonne
comme une ode à la solitude et proclame que l'on
ne peut jamais compter que sur soi-même, que même
les proches vous abandonnent et qu'il est nécessaire
de trouver en soi, uniquement, la pulsion de vie. L'on prend
un réel plaisir à entrer dans l'intimité
d'une narratrice vive et anticonformiste, qui ne peut se
contenter de ce que le monde lui propose, et qui préfère
vivre ses propres expériences sans se soucier de
l'avis du monde. Un personnage habilement construit, qui
parvient à transcender un environnement morose et
sombre par la propre force de sa volonté et de sa
pensée originale.
B.Longre
(octobre 2002)
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Editions
Métailié
http://www.metailie.info/
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