Kartography
(Bloomsbury, 2002)

Kartographie
Traduit de l’anglais (Pakistan) par Claude et Jean Demanuelli
Fayard, septembre 2004

 

du même auteur : Salt and Saffron (2001)

 

Kartographie familiale, politique et poétique

Avec ce troisième roman de l'entre-deux, Kamila Shamsie s'affirme comme l'un des nouveaux talents de la veine littéraire anglo-indienne, ou plus précisément anglo-pakistanaise : car la clé de voûte, voire le personnage central de ce roman est la ville de Karachi. Ce lieu, Raheen ne peut se résoudre à le quitter - de la même façon que son père avant elle n'avait pu le quitter en 1971 - en dépit des remous terroristes qui l'agitent et du chaos qui y règne. Nous sommes en 1995 et la jeune fille, tout juste revenue des États-Unis où elle a fait ses études universitaires, est de retour à Karachi, la ville aimée, la ville de l'enfance et de l'adolescence : "ma ville, laide, polluée, surpeuplée, qui me brise le coeur".

Raheen attend le retour de Karim, son "presque cousin" (on revient inévitablement au thème des quasi-jumeaux, qui imprégnait le précédent roman de Kamila Shamsie, Salt and Saffron), son ami, son frère, qui a quitté le Pakistan à l'âge de 13 ans avec ses parents, lors des émeutes de 1984. Leur amitié était prédestinée, du moins selon leurs parents, un groupe inséparable de quatre amis dont l'histoire intrigue profondément la jeune Raheen de 1984 : elle a pu comprendre que son père avait d'abord été fiancé à la mère de Karim et que sa mère avait été sur le point d'épouser le père de Karim... Elle enquête discrètement sur ces anciennes amours, tout en prenant conscience qu'elle se mêle des affaires des adultes : mais cette tentative pour retracer une histoire intime et familiale est sa façon à elle de reconstruire son histoire, celle de Karim, de remonter aux sources. Lui, plus tard, l'accusera de vivre enfermée dans le cercle étroit de son milieu bourgeois, anglophone, à l'abri du besoin et des terribles événements qui font rage dans la ville, à deux pas du quartier privilégié qu'elle connaît depuis l'enfance. Karim refuse de revenir dans cette ville maudite, tout en essayant de la comprendre et de se l'approprier par le biais de sa géographie : depuis l'âge de treize ans, il rêve de devenir cartographe, ne serait-ce que pour créer enfin un plan de sa ville ; la "Kartographie" devient une obsession, sa manière à lui de réordonner le désordre urbain, politique et familial, de redonner une forme et une logique au chaos quotidien.

La vivacité poétique de Kamila Shamsie est de nouveau omniprésente dans ce roman émouvant et habilement construit ; la chronologie se plie aux désirs de l'auteur, de même que le langage (joyeusement manipulé par Raheen et Karim, qui s'expriment, dès que possible, par anagrames et autres jeux de mots et qui n'hésitent pas à réviser l'orthographe...) et la plupart des dénouements sont imprévisibles. A travers les deux personnages principaux, et le point de vue d'une classe bourgeoise "britannisée", l'auteure retrace quelques décennies mouvementées d'une ville et d'un pays qui ne semblent pas encore avoir trouvé la voie d'une paix durable, comme si la secousse de la partition de 1947 et les événements de 1971 n'avaient pas encore été absorbés... Le style est vibrant et sobre tout à la fois, les personnages attachants et lumineux et les histoires de Kamila Shamsie ont la force et la résonance des contes.

Blandine Longre
(novembre 2002)

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com

http://www.saja.org/shamsie.html

http://www.umiacs.umd.edu/users/sawweb/sawnet/books/kamila_shamsie.html

http://www.guardian.co.uk/g2/story/0,3604,626896,00.html