|
Du
même auteur : Kartography
(Bloomsbury, 2002)
Kamila Shamsie
vit entre Londres et Karachi et signe là un deuxième
roman pour lequel elle s'est sans nul doute inspirée de cette
double appartenance. Salt and Saffron est un vaste
labyrinthe familial et historique, qui se fonde, de manière
plutôt paradoxale, sur la valeur accordée à
la transmission orale des traditions et des intrigues de la famille
d'Aliya, la jeune narratrice.
|
S'en sortirait-on
sans l'arbre généalogique de la très
prestigieuse lignée de la maison de Dar-E-Dil, offert
au lecteur en tout début de roman ? Car Aliya est issue
d'un clan autrefois aristocrate, et partage, avec d'autres
membres de cette large diaspora (la colonisation, la partition
et l'émigration sont passées par-là)
un goût prononcé pour les légendes des
Dar-E-Dil et plus particulièrement, celles des "quasi-jumeaux",
qui réapparaissent, sans que l'on sache pourquoi, une
génération sur deux ou presque ; "quasi-jumeaux"
sert généralement à qualifier des faux
jumeaux (ou des individus quasi-similaires) dont la présence,
depuis le XVe siècle, est le signe d'une malédiction
prochaine...
|
|
Quand Aliya
découvre qu'elle aussi, a peut-être une jumelle, elle
part en quête, à Londres puis au Pakistan, de cette
moitié jamais oubliée : sa tante Mariam, partie plusieurs
années auparavant. La jeune fille, à l'aide des récits
familiaux et de ses propres souvenirs, parvient à reconstituer
l'étrange passé de cette "soeur" muette,
dont on ne sait si la disparition est liée à celle
du cuisinier Masood. Comme cette tante perdue, la narratrice est
confrontée, à son tour, aux préjugés
familiaux, alors qu'elle se lie à un jeune pakistanais rencontré
dans l'avion, mais qui est originaire d'un quartier où nul
Dar-E-Dil n'envisagerait de poser les pieds...
Ce roman foisonnant
possède une texture multiculturelle et historique surprenante,
et l'on y trouve des rebondissements imprévisibles et d'authentiques
qualités littéraires (ne serait-ce que les métaphores
culinaires qui se rapprochent de celles de Chitra
Divakaruni, dans La Maîtresse des épices)
qui valent bien la prose d'une Arundhati Roy. La (con)fusion entre
imaginaire et réalité, entre histoire vécue
ou rêvée est parfaite et l'on trouve la même
oscillation dans l'alternance stylistique du roman : exubérance
et simplicité se côtoient sans mal, lorsque l'on passe
des contes anciens au récit contemporain ; une opposition
à l'image du sel et du safran du titre : la noblesse du safran
est incontestable, mais le simple sel est un ingrédient miraculeux,
auquel on ne pense vraiment que lorsqu'il manque à un plat
et que son absence rend le même plat immangeable, ou du moins
sans saveur. Ce n'est pas le cas de ce savoureux roman, auquel il
ne manque ni la délicatesse du safran ni le piquant du sel,
tant tout y est parfaitement proportionné, pesé et
pensé.
Blandine
Longre
(janvier
2002)

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com
http://www.saja.org/shamsie.html
http://www.umiacs.umd.edu/users/sawweb/sawnet/books/kamila_shamsie.html
http://www.guardian.co.uk/g2/story/0,3604,626896,00.html
|